GNÔTHI SEAUTON Connais-toi toi-même (devise de Socrate)
J’ai toujours eu une grande répugnance à parler de moi et à révéler des choses personnelles que je n’ai jamais dites auparavant, mais il faut bien exposer en détail certains éléments biographiques pour qu’on puisse comprendre comment on peut passer tout un coup d’un mode de latéralité à un autre, complètement différent, et pourquoi ceci a eu lieu.
Le petit village de quelques centaines d’habitants appartenant au département, en forme de gallinacé, de l’est de la France, où je suis né, est trop obscur pour qu’on en parle.
Etre enfant d’ouvriers est la chose la plus simple qui soit, surtout en l’année qui a vu naître aussi Eltsyn et Gorbatchov. Une année malgré tout pas très loin de la guerre 14, mais jamais, au grand jamais, je n’ai eu l’impression qu’elle venait juste de finir.
Pour moi cette guerre était le Moyen Age, c’était une période épouvantable qu’on ne trouvait pas sur les livres de classe ou très peu, sous une forme abrégée, comme si l’auteur n’avait pas eu le temps de rédiger son récit ou d’absorber la totalité de ses péripéties.
Qu’est-ce que les jeunes doivent penser de la guerre 40 et des stupides guerres coloniales s’ils sont nés postérieurement, même un an après ? Sûrement la même chose que moi : de stupides boucheries pour « l’honneur ». Les guerres coloniales, c’est encore plus idiot, puisque sans espoir dés le début : comment refuser la liberté à un peuple qui la veut ?
Le père est orphelin dès l’âge de 3 ans, grâce à une méningite je crois. Inutile de dire qu’on n’a jamais parlé de ce zouave grand-paternel que je n’ai pas connu. La mère est un peu Luxembourgeoise puisque son père l’était et sa mère un peu aussi, bien que née à Paris, de mère Luxembourgeoise également.
Le roman d’amour des grands-parents commence très simplement : mémé (et non mamie) est bonniche chez un “docteur”. En ces temps reculés les draps ont une importance terrible pour l’économie des maisons. Des draps disparaissent; comme mémé avait un frère qui revenait du régiment (le même sans doute qui est mort de la grippe espagnole le dernier jour de captivité en 1918) on l’a accusée de lui avoir donné ces draps pour qu’il « s’établisse » et on l’a mise à la porte sans procès.
Il est plus qu’évident que c’était sans la moindre preuve. On lui a donné le certificat « sacré » sans lequel on ne récupère plus de boulot comme domestique mais il était rédigé de telle façon qu’elle ne trouverait plus d’emploi.
Sur ces entrefaites, pépé, qui allait de moulin en moulin en avalant de la farine dans ses poumons tout en réparant les pièces de bois, rencontra une espèce de marieuse qui dit à mémé : le Michel veut se marier. Et hop ! Tristan et Iseult étaient constitués. Ce genre de romance peut réussir.
Pour moi qui les aimais ou qui m’étais habitué à eux puisqu’il n’y avait personne d’autre d’une génération ancienne, je les ai toujours vus s’engueuler mais seulement en luxembourgeois que je ne comprenais pas du tout.
La femme obéissait à l’homme et c’était tout. En plus, personne pour l’aider lui aux travaux des champs ou à la menuiserie puisqu’ils n’ont eu que trois filles. Du moins pour l’aider de la façon qu’il concevait parce que ma mère et ses soeurs ont souffert dans les champs jusqu’à l’écoeurement. Un travail agricole avec vaches mais sans chevaux ou autres moyens de traction : du bricolage de ce temps-là, pour être sûr de manger.
Il adorait travailler le bois, de l’ébénisterie en fait, sans avoir eu d’apprentissage; il décalquait des dessins sur un illustré, catalogue de meubles peut-être et tâchait de reproduire quelque chef-d’œuvre et il y arrivait. Je le revois tapant sur le ciseau à bois avec ses grosses mains (plus « sensuel » pour le travail artistique du bois !) et jamais avec un maillet ou un marteau.
Je l’entends encore dire devant son fouillis d’outils : « On dirait que c’est le diâp’ qui cache les choses. » Je comprends ce qu’il voulait dire maintenant que j’approche de son âge.
Il nous racontait ses histoires de moulins, sans cinéma ni TV, quand ils rigolaient des farces qu’ils se faisaient, la colle à bois qu’on cachait pour que le compagnon s’asseye sur la chaise piégée...
Je me souviens aussi qu’il avait fait gratuitement un catafalque pour les enfants car il en mourrait beaucoup à cette époque.
Il a eu un peu plus de 80 ans et s’est alité à cause d’une bronchite ou autre maladie pulmonaire causée par l’excès de poussière dans les poumons dont on bénéficiait souvent à cause de la farine des moulins. On a essayé d’appeler le médecin mais il n’en voulut pas. Celui-ci lui fit une piqûre par surprise dans ses maigres fesses mais pas deux, car il le mit à la porte.
A cette période les antibiotiques étaient inventés, on pouvait sûrement le sauver mais il a dit : je suis trop vieux pour pouvoir travailler, mon heure est venue (Que penser de la retraite actuelle, prévue depuis l’enfance ?).
Effectivement, son heure vint 15 jours après. A son enterrement, il neigeait atrocement et le convoi, à pied et sans doute en voiture à bras pour le cercueil, eut deux kilomètres à faire pour arriver au village voisin car il voulait être enterré dans un cimetière où il n’y avait pas de risque d’inondation, raison très étrange pour moi. Les participants au cortège, je les ai entendus, disaient, un peu en plaisantant : « Il nous a souvent cassé les pieds mais aujourd’hui il a vraiment choisi son jour.»
Ma grand’mère, la Georgette, restée sans commandement ni directives, est partie à peu près au même âge mais elle avait 9 ans de moins au départ. Bien que surveillée par sa fille cadette, distante de quelques kilomètres, elle est plus ou moins morte de faim, tout d’abord parce qu’elle n’osait plus rien acheter, à cause des nouveaux francs ou la crainte de manquer et aussi probablement parce qu’elle ne mangeait presque plus rien, faute d’appétit (manque de vitamine B12 ?).
Tous les deux bien entendu étaient de fervents chrétiens et mon grand-père ne manquait pas de chanter les vêpres chaque dimanche, ce que j’admirais beaucoup.
Ma mère, l’aînée de deux soeurs espacées toutes trois de cinq ans chacune (Comment faisaient-ils à cette époque pour espacer ? Gros mystère.) avait moins de 20 ans quand elle rencontra mon père. Une rencontre certainement pas très romantique et de quelle intensité ?
Mon père était le second de deux frères et vivait chez le second mari de sa mère, un paysan souvent soûl, avec quelques enfants, veuf aussi. Mon père fut plutôt assez mal à l’aise dans cette famille qui s’était agrandie d’une demi-soeur, ce qui en faisait sans doute six ou sept chez son beau-père. Mon grand-père, voyant qu’elle “fréquentait” (« parlait », bien innocemment) le Charles (qui s’appelait aussi Lucien), lui a dit : Ce sera celui-là et pas un autre. Oui, papa, répondit sa fille. En ces temps reculés on était vite “compromise”. De là, le mariage d’amour.
Comme je suis né entre 7 et 8 mois après le mariage, donc avant terme, on a reproché toute sa vie à ma mère, du moins dans ce village, que nous avons quitté par la suite, son horrible conduite supposée. Je connais ma mère et mon père et je suis certain qu’aucun des deux n’aurait osé, contrairement aux princes et princesses actuels, et aux stars du show-biz de ce temps-ci, anticiper quoi que ce soit hors mariage. Ce n’était pas « tendance » comme maintenant.
Il est quelque chose d’étrange à propos de mes grands-parents : c’est qu’ils ont obligé leurs filles à les vouvoyer. Nous les enfants par contre on les tutoyait sans scrupule. Ce n’est pas par esprit “bourgeois” mais je ne sais pas pourquoi: c’était un fait. Je me souviens de ma mère et de son attitude respectueuse : « Papa, voulez-vous... » Il y avait du respect biblique et peut-être de la crainte, que n’avait pas tata Angèle, la cadette, qui vouvoyait quand même.
Mon grand-père avait une attitude pragmatique avec les chats : ils devaient manger des souris mais il était très étonné de voir le comportement du chat quand il le menaçait d’un coup de chapeau. Après coup, il me semble qu’il n’avait pas compris la psychologie des chats qui se désintéressent totalement du concept de rendement. Etant l’aîné d’une douzaine, parmi lesquels plusieurs avaient le même prénom, il n’avait sans doute pas eu le temps d’apprendre.
Mon père savait tout juste lire car la guerre 14 avait énormément troublé sa scolarité (français, puis instituteur allemand). Mon expérience à son sujet me persuade qu’il est pratiquement impossible de rattraper le temps perdu, en ce qui concerne les années de l’école primaire ; ma mère très intelligente et instruite raisonnablement (les sœurs, au Luxembourg) a essayé de lui donner des leçons mais à l’âge adulte on n’éprouve plus le besoin de ces choses puisqu’on se débrouille très bien (?) sans elles.
Les parfaits analphabètes, qui existent même maintenant en France, sont différents de tout le monde : ils sont très débrouillards et ont un culot monstre, rien ne les arrête, surtout les femmes. Heureusement pour l’humanité, l’instruction, ou le manque d’instruction, n’a rien à voir avec l’intelligence. Les “cloches” instruits qui sont diplômés sont légion.
Mon père a travaillé avant 14 ans, à la terre et ensuite en usine. Toute sa vie il a été sous-payé et exploité parce qu’il n’avait pas de CAP (l’énorme et super-important document appelé : certificat d’aptitude professionnelle).
Sa plus grande caractéristique extraordinaire dans ma mémoire d’enfant c’est qu’il était heureux dans les jeux de hasard : belote, tiercé, loterie nationale, jeu de boule (Il a gagné une grosse oie aux boules, j’avais 7 ans). Une fois, au tiercé, bien plus tard, il aurait été le seul à gagner mais la différence avec la vie d’un milliardaire, c’est qu’il ne l’a pas joué, parce qu’il avait déjà fait une dizaine de jeux pour lui et les copains et c’était suffisant ! Je peux vous jurer que cette capacité n’est pas héréditaire.
Mon grand chagrin et mon énorme manque c’est qu’il est parti comme deuxième classe en 1938 et qu’il n’est revenu que vers 44. C’est la période où j’en aurais eu le plus besoin. Avec ma vue plus que déficiente je le voyais au loin dans chaque homme : je savais que ce n’était pas lui mais je le cherchais.
Quand je vois les orphelins abandonnés qui cherchent des données sur leur origine je me rends compte que c’est sans doute très important et même indispensable de savoir. Ai-je pensé avoir été adopté ? Probablement jamais.
Je lui en ai voulu d’être absent : quelle injustice pour lui ! Et quand il est revenu je ne l’ai pas “reconnu”. Non pas que physiquement je ne le reconnaisse pas mais il n’était pas le père que j’imaginais. Il avait changé, vieilli dans mon souvenir et par contre il devait toujours aller à la fameuse “uuusine” puisqu’il n’y avait rien d’autre. C’est d’ailleurs à cause de l’uuusine qu’il est revenu un peu plus tôt parce que les Allemands trouvaient plus rentable que des prisonniers inutiles contribuent à extraire du fer.
J’ai eu du remords d’avoir été déçu par lui alors qu’il n’aurait jamais dû perdre la meilleure partie de sa vie pendant toutes ces années puisqu’il aurait dû être réformé à cause de sa colonne vertébrale déviée (mauvais traitements dans l’enfance).
Quand je le voyais fumer, comme un ouvrier habitué depuis l’âge de 13/14 ans à montrer qu’il était un « homme », je craignais pour lui le cancer surtout depuis que j’étais parti vers Paris et que le voyais changer et rétrécir. C’est la maladie cardiaque qui l’a rattrapé et je suis arrivé un jour trop tard après sa troisième crise, bien que j’eusse dû venir le voir beaucoup plus tôt mais je n’avais pas le temps.
Il jouait à la belote dans un café avec quelques vieux comme lui, Français et Italiens, et il a dit avant de s’effondrer, tout bleu : « Je suis content ; j’ai gagné ».
Il avait 65 ans, donc un mois de retraite.
Je pense qu’on est très ingrat envers son père, de façon générale.
Ma mère est restée veuve pendant 29 ans, ce qui n’a cessé de l’étonner. L’énorme chance que j’ai eue c’est d’avoir une mère très intelligente avec une grande personnalité. Quand on voit des machos qui traitent les femmes de façon indigne c‘est qu’ils n’ont eu cette chance. Pour moi cette attitude stupide est incompréhensible.
L’égalité est évidente mais la différence est également évidente. Dire que les hommes ou les femmes sont plus intelligents les uns que les autres c’est uniquement une question de personnalité. Une femme qui dit que les femmes sont plus intelligentes est aussi stupide que les hommes ayant la même opinion sur leur propre sexe. Faire les enfants c’est quand même au moins aussi difficile que de les initialiser; mais où est la fierté dont on pourrait s’enorgueillir ? C’est la nature pour l’un comme pour l’autre. Ce n’est pas un problème de degrés mais de variétés complémentaires.
Je n’ai pas eu d’école maternelle : ce Moyen Age n’y avait pas encore pensé. C’était l’école à sept ans, l’âge de raison qu’on m’a enfoncé dans la tête et ma mère m’avait déjà appris à lire (et à écrire, je suppose). Je me souviens surtout de ma voisine qui est allée à l’école en même temps.
Toutes les classes étaient mélangées, avec une seule institutrice, puisque le maître était bien sûr mobilisé pour la « der des ders ». Dans un village de 500 habitants il y avait combien de gosses ? Aucune idée, mais ce mélange nécessitait d’attendre que les uns aient fini avant qu’on s’occupe des autres. C’est à ce moment que je me suis mis à chercher comment expliquer aux autres les matières du cours. Bizarrement, je me rappelle surtout que l’institutrice disait : movais alors que nous nous disions : mauvé, comme partout en Lorraine (loréne). Je suis un fana de la prononciation (des langues étrangères), on le verra par la suite.
En ces temps d’occupation nazie il fallait attendre l’âge de 14 ans pour passer le fameux certificat d’étude même si on avait la capacité de le passer avant. On perdait donc son temps pendant plusieurs années ou on ne le passait jamais, ce qui m’est arrivé.
La guerre marque énormément quand on a sept ou huit ans et que ça dure cinq ou six ans. L’absence du père, la défaite et la faim, trois fléaux bien choisis. Le monde s’est écroulé lorsque j’ai entendu les cloches sonner pour l’armistice : le père était parti, on n’avait aucune nouvelle, et on n’avait pas d’espoir. Le monde ne s’est jamais totalement reconstruit pour moi.
Nous étions dans la grange où était Biquette, notre bonne chèvre, passée à la casserole par la suite. J’ai demandé à ma mère : que va-t-on devenir, ils vont tous nous tuer ? _Non, nous sommes des civils, on ne les intéresse pas. Mais tout n’est peut-être pas fini il y a un général qui est à Londres; son nom c’est de Gaulle, il résiste encore avec les Anglais.
Comment peut-on oublier ce moment ? Comment peut-on imaginer cette situation quand on est né bien après ? De Gaulle a pu faire par la suite tout ce qu’il a voulu ou pu, ceux qui ont vécu ces événements ne peuvent l’oublier. Il a ressuscité l’espoir.
Ce n’est pas vrai que la majorité des Français étaient Pétinistes, on a su tout de suite que c’était une impasse. (Je profite de cette occasion pour dire que le vrai mot n’est pas Pétainiste mais Pétiniste car on les a appelés ainsi parce que le son est IN, qu’il s’écrive AIN ou IN.)
S’il faut raconter l’histoire selon l’ordre chronologique, on peut signaler que lors de l’exode de 1940 ma mère a dû prendre une grande décision. Nous sommes arrivés chez mon grand-père, distant de trois kilomètres ! Chacun avec son baluchon.
« Qu’est ce que vous faites ? _ Mais papa, nous partons, les Allemands arrivent, ils vont nous tuer. » Cette fois-là pépère a eu une idée très juste qui nous a peut-être sauvé la vie. Il a dit : « Ca ne sert à rien de partir à pied, ils vont vous retrouver après 10 kilomètres et alors ? Restez ici, nous les attendrons ensemble, advienne que pourra. »
Il faut dire que les fameux Allemands qui étaient venus tout de suite lors de la guerre de 1914 avaient laissé de terribles souvenirs. Rien que dans la famille de mon père, ils ont fusillé un oncle et son fils de 18 ans, qui se trouvaient là au mauvais moment. Ils sont venus, cette fois-ci, assez mollement, dans un village aussi insignifiant.
Les commerçants étant partis, la mairie ou je ne sais quelle autorité nous a dit de vider les magasins d’alimentation. Nous l’avons fait assez timidement et en notant ce qu’on avait pris. Lorsque les commerçants sont revenus après une petite virée dans le midi ils ont demandé qu’on leur rende la marchandise et une des seuls (la seule ?) à rendre la marchandise était évidemment ma mère, qui depuis a été considérée avec méfiance comme une voleuse de grand chemin.
C’est à partir de cette époque que la géographie nous a intéressé : on a acheté une grande carte des Etats-Unis (dans quel but?) et une carte de l’Europe avec la Russie (soviétique ou non, peu importe) pour suivre les événements et tous les soirs on rasait les murs pour aller écouter la radio de Londres encombrée de parasites genre moulin à café musical. Le tout dans un noir absolu à cause du couvre-feu.
Il me semble qu’il n’y avait jamais de lune en ces temps-là. Mme Mesny, avec son neveu Courtehoux, avaient un poste radio, un trésor distant de 400 mètres qui était caché comme une bombe. On jouait à la belote, on tricotait, je tricotais (très mal).
Les seules ressources de ma mère étaient ce qu’elle recevait (?) de l’Etat pour avoir comme mari un soldat de deuxième classe dont on a appris la capture comme prisonnier de guerre basé à Potsdam près de Berlin. On était loin du château de Sans-Souci du roi de Prusse.
Une autre ressource était un champ à légumes variés. Je montrais ma force en arrachant les pommes de terre. On crevait de faim, on essayait d’élever des lapins mais les cochons aussi crevaient; on en faisait du savon. Les paysans mangeaient à leur faim mais sans argent à la campagne, pas de nourriture autre que la maigre pitance des tickets de rationnement.
Ceci me rappelle une photo envoyée par mon père où on le voit dans un film de propagande se gratter l’oreille devant des saucisses pour exprimer une grande indécision. Il croyait là-bas que nous avions tout ce qu’il fallait. Ma mère a réussi à lui envoyer un poulet noyé patiemment dans de la graisse pour le conserver, que je regardais avec avidité et jalousie, mais l’a-t-il reçu ou les gardiens l’ont mangé ?
Il est revenu à 38 ans comme ouvrier pouvant servir à l’usine afin d’augmenter le potentiel de guerre du Grand Reich. Il était assez mal en point; je me souviens que le premier jour il a dormi par terre parce qu’il était tellement habitué à dormir sur des planches pendant quatre ans. Petit à petit il a repris ses habitudes d’avant-guerre.
On l’a mis au magasin de l’usine, c'est-à-dire l’endroit de rangement des pièces de rechange. Dans ce système on met toujours les éclopés au magasin.
Tout était donc rentré dans l’ordre. La guerre a continué encore un certain temps. Les V1 et V2 nous ont sifflé dans les oreilles mais ce n’était pas pour nous. On a vu dans le journal que Pétain s’enfuyait et que les Américains arrivaient. L’endroit n’était pas stratégique mais ils ont quand même visité ce village. Quelle étrangeté de voir le chewing-gum et les boissons en poudre et d’entendre leur baragouin. De voir les petits avions s’envoler dans les champs.
Je restais des heures à les écouter, comme si c’était de la musique; quel manque de goût ! Je ne comprenais rien, mais ça venait de façon lente et automatique. Je les adorais.
C’était l’armistice mais dans l’autre sens. Un matin dans le journal j’ai vu qu’il y avait un nouveau moyen pour réussir un massacre imparable : la bombe atomique. Elle inspirait la terreur à ceux qui étaient du côté des vainqueurs et à plus forte raison aux autres. Je dois dire que j’ai tout de suite compris l’importance de cette magnifique création et son inexorable avancée sans retour, vers l’horreur, et l’irrémédiable fragilité de l’humanité.
Roosevelt, après avoir bradé l’Europe, avec le gros Churchill, à Yalta, au rusé Staline, est mort d’hémorragie cérébrale, en grande partie à cause des ignorances médicales d’alors. A Yalta il était en fait mourant, donc incapable de décider quoi que ce soit.
Son successeur qu’on considérait comme “un marchant de chemises”, sans envergure, du nom de Harry Truman, osa employer la bombe pour raccourcir la période de guerre et en terminer rapidement avec l’horreur.
Les beaux esprits, beaucoup n’étant pas nés à cette époque, ont dit qu’il n’aurait pas dû la lancer, qu’il ne l’aurait pas fait s’il s’était agi de blancs et non de jaunes, et en somme que c’était une grave erreur. A 14 ans j’ai immédiatement su que son devoir était d’économiser les vies de ses soldats et même des adversaires et que ça ne pouvait pas être une erreur.
La suite l’a confirmé amplement : l’humanité est tellement optimiste, inconséquente (enfantine ?) et insensible à des arguments scientifiques qu’il faut prouver par les faits que ce qu’on a supposé sur l’horreur de cette bombe est vrai. Si Truman n’avait pas lancé la bombe on l’aurait reçu depuis longtemps sur la gueule, lors de la guerre froide conduite par tous ces vieillards racornis.
On sait maintenant qu’il y a des radiations; tout le monde s’en rend compte. Et que ça tue de façon incommensurable. Depuis, l’humanité n’est plus optimiste : elle sait que sa fin peut survenir. J’ai une immense reconnaissance pour Truman. Pensez à la guerre de Corée et aux idioties de Mac Arthur. C’est un très grand président qui a sauvé le monde futur. Qu’ont fait les autres après lui ?
(Il est évident que d’autres, plus nombreux, ont l’opinion inverse, mais ils n’ont pas vécu ce temps, ce qui les excuse).
De 12 à 14 ans il fallait normalement attendre le certificat d’étude puisque nous étions coincés par les exigences administratives (pas avant 14 ans !). Comme le maître était aux armées et ensuite probablement prisonnier nous avons eu un jeune remplaçant que j’ai tout de suite adoré car il voulait nous faire avancer.
Les « surdoués » (du moins, leurs « problèmes ») n’existaient pas en ce temps-là mais il voulait me pousser et avec lui j’aurais certainement changé de vie scolaire. Je le revois aller à la messe uniquement pour écouter le sermon du curé et trouver des arguments contre ses propos. La grande mode c’était l’anticléricalisme alors que tout le monde s’en balance maintenant.
Ce curé, un rescapé de Verdun (allez-y à Verdun !), avait une sorte de tremblement que des ignorants pouvaient attribuer à l’alcool mais non, c’était une maladie de nerfs résultant de ces batailles boucherie. Comment s’appelait ce remplaçant provisoire ? Comment ai-je pu oublier son nom, sinon son visage ?
Un jour de congé il est allé dans sa ville de Pont à Mousson près de Nancy et il y a eu un bombardement : lui seul a été tué.
Comme il n’est pas revenu il fallait se résigner à suivre le train-train de l’école répétitive ou trouver autre chose
dimanche 21 octobre 2007
2) Suite
Il arrive quelquefois qu’on ne se souvienne plus de certaines années de l’enfance à cause d’accidents, de traitements ou d’autres choses plus ou moins traumatisantes. C’est ce qui m’est plus ou moins arrivé pour les années antérieures à l’âge de neuf ans à peu prés et pour des raisons exposées ci-après.
Néanmoins, il faut que je parle d’ambiances particulières et d’événements importants qui sont survenus à cette époque et que j’ai vécus par la suite. Sous l’influence de l’ambiance catholique, des curés et de ma famille (de ma mère) j’ai eu très tôt l’idée de devenir prêtre pour des raisons de dévouement et d’attitude sociale.
Que j’aie eu la “vocation” ou non est une autre question qu’il est impossible de trancher à partir de la façon dont on me l’a présentée. Il s’agissait en gros de répondre impérativement à une sorte d’exigence de la part de Dieu. Comment la percevoir? Je n’en sais fichtre rien, mais une fois qu’on a “la vocation” on ne peut s’en détacher et encore moins la refuser. C’est l’histoire du jeune homme de l’évangile à qui le maître dit : “Viens et suis-moi en abandonnant tous tes biens”. Le jeune homme s’éloigne tristement, donc on suppose qu’il refuse et qu’il est damné.
Toutes ces contraintes appuient sur le gosse et il a beaucoup de mal à s’en échapper. Quand s’en rend-il compte ? Très tôt croyez-moi. A cet âge les choses ne sont pas si claires bien sûr mais en y repensant... Avait-il la vocation ou non ? Qu’est-ce qu’une vocation de ce genre ? On peut avoir la vocation de la peinture ou de l’écriture, on peut vouloir être boucher ou ingénieur, si on en est capable, mais une vocation religieuse qu’est-ce que c’est ?
En principe, on n’a pas besoin de talent puisque Dieu y veille. On ne peut la refuser parce que c’est le destin le plus grand sinon le plus merveilleux. Il faut quand même avoir un certain talent qui parait-il se développe au fur et à mesure des années. Je crois maintenant qu’il faut aussi avoir un certain nombre d’années, comme ce fut le cas pour Jean-Paul II, pour avoir une lucidité moins incertaine sur cette importante question. Les vocations tardives sont les meilleures.
Ai-je été plus attiré par les études que par le reste ? Il est de toute certitude que j’aimais étudier, mais est-ce un crime ? Beaucoup de parents en seraient ravis ? Que je ne le puisse pas sans cette démarche
dans la famille où j’étais ne m’a pas effleuré parce que je pensais aller jusqu’au bout de la démarche religieuse.
Une sorte de chantage était exercé, disant que tous les gens qui “donnaient” aux séminaires comptaient bien que ce ne serait pas pour rien et que les fuyards devraient songer à rembourser plus tard pour être en équilibre avec leur conscience. Des points de vue ultra sérieux et abusifs pour de pauvres gosses de pauvres.
Mon curé donc était ravi et songea tout de suite à me préparer en m’acclimatant à rosa, rosae, la rose. Il proposa de m’avancer de quelques classes futures en m’apprenant le latin, ce qui permettrait de sauter la sixième et la cinquième. En conséquence il venait périodiquement à la maison. Un curé très nerveux comme je l’ai dit qui ne pouvait rester sur place à cause des épreuves de Verdun.
Sa bonne m’envoyait chercher du pain “bien cuit” en attendant son tombeau de marbre blanc (parce qu’elle était vierge) qu’elle a sûrement atteint sans encombre. A cet âge qu’elle soit vierge ou non ne m’importait pas beaucoup ; je ne savais même pas ce que c’était mais on récitait le “je vous salue Marie”. Même maintenant le fait que Marie soit vierge ou non ne m’a jamais fait tressauter d’allégresse et je n’ai pas encore aujourd’hui compris pourquoi c’était important ou indispensable, Dieu étant capable de toutes les subtilités sans compliquer les choses a d’ailleurs horreur de se départir des lois du grand hasard qu’il a dictées.
Cette parenthèse étant fermée, je dois dire que le latin ne m’a pas déplu et c’est à partir du latin que j’ai compris la grammaire, française et plus tard les autres grammaires. Auparavant j’avais fait les exercices avec une grande facilité et à toute vitesse mais sans rien approfondir : les conjugaisons, les adverbes, les substantifs, la syntaxe (qu’on n’appelait pas ”syntaxe” d’ailleurs, à l’école primaire) étaient des mots plus ou moins inutiles puisque je parlais français intuitivement. Je survolais.
D’après mon expérience d’observateur d’étudiants latinistes, on comprend le latin ou on n’y entend rien. Cette faculté de le comprendre est conjuguée très souvent à une réussite dans les mathématiques (pas forcément maths spé).
J’ai dû suivre cet apprentissage pendant deux bonnes années. En ce qui concerne les maths précisément, j’avais un bouquin d’algèbre dont le programme allait jusqu’au baccalauréat (que je devais passer plus tard, bien entendu !). Ayant toujours été très prudent et ne souffrant
pas d’avoir du retard afin de ne pas passer pour un handicapé et gêner les autres j’ai dévoré ce livre jusqu’au bout et j’ai beaucoup aimé l’algèbre.
Vers l’âge de quatorze ans je suis entré en quatrième au Petit Séminaire de Bosserville, une ancienne abbaye super-froide mais pleine de grands et amples couloirs. Je me revois avec mes deux compagnons de la même région : l’un finira au Vietnam, engagé et tué à 19 ans et l’autre mourra jeune après “une longue maladie”. Dans son enfance ce dernier avait une sorte d’eczéma sur la tête et tous les tickets de ravitaillement en huile de toute sa famille (6 ou 7) étaient à peine suffisants pour son problème de peau.
Mon curé ne m’avait pas aidé en mathématiques car il n’y entendait rien. Actuellement un enfant ayant un précepteur ne permet peut-être pas aux parents d’avoir des allocations familiales sans aller à l’école mais dans ces temps reculés que se passait-il ? Y avait-il des allocations ? J’ai eu une bourse je ne sais quand. L’addition était sans doute très lourde pour le père car il fallait être pensionnaire près de Nancy.
Cette vie de dortoir avec lits innombrables (50 ?) et une très mauvaise nourriture (mais pour cela ils n’y pouvaient rien, c’était juste après la guerre) m’a beaucoup changé mais je n’en conserve aucun mauvais souvenir. Pour la nourriture il me semble qu’on mangeait tous les jours des espèces de pois charançonnés qui nécessitaient toutes les nuits des queux vers les rudimentaires toilettes. J’ai l’impression de n’avoir rien mangé d’autre.
Le premier soir j’ai sans doute rencontré un autre gars de ma région, au visage très rouge, seul souvenir de lui, mais je n’ai pas eu l’occasion de le connaître plus avant car le lendemain on a appris qu’il avait été mis à la porte parce qu’il avait été trouvé dans le lit d’un voisin où ils “faisaient des cochonneries”. Sévères les Pères ! Ont-ils prononcé le mot “homosexualité” ? Mystère ! Savais-je ce que c’était ?
Je me souviens bien évidemment du premier jour de classe. Seulement des prêtres comme professeurs. Il y en avait trop dans ce temps là. Rude changement par rapport à l’instituteur. Si mon instituteur bombardé avait vécu m’aurait-il poussé vers le professorat ? Très probablement : j’adorais expliquer.
Ce n’était peut-être pas le premier cours, mais c’était des maths. Le prof, très maigre à lunettes, dont on disait tout de suite qu’il pouvait à peine dire sa messe à cause de son latin insuffisant (contradiction par rapport à ce qui est dit ci-dessus) nous avait donné une interrogation écrite basée sur les fameux a + b et a - b. Comme c’était à la page 32 de mon bouquin en deux ou trois minutes j’ai torché la réponse et j’ai croisé les bras en le regardant. J’ai oublié de dire que j’étais au premier rang que j’essayais habituellement d’atteindre à cause de ma vue. Le prof me fixait d’un air à me faire rentrer sous terre et je ne savais pas pourquoi.
Après avoir attendu longuement la fin du temps alloué et les copies étant ramassées j’ai compris pourquoi il voulait me manger tout cru. Il pensait que je n’avais pas écrit un mot. J’avais évidemment tout bon et je suis passé directement à l’état envié (?) de génie. Tout n’était pas exactement pareil pour les autres matières mais pour le latin, l’Histoire Sainte et la littérature, le curé avait assuré.
En repensant au condisciple au teint rouge ça me rappelle qu’ils parlaient des “amitiés particulières” bien trop souvent et qu’ils les craignaient. Une fois même j’étais à la chapelle sur le même banc qu’un copain et on m’a fait des observations à ce sujet. S’ils craignaient l’homosexualité c’est qu’il n’y avait que des garçons et l’expérience leur avait appris que certaines choses arrivaient; autrement, ils n’en auraient jamais parlé.
On avait chacun un directeur de conscience, confesseur éclairé. Chaque semaine ou presque c’était la séance (obligatoire ? Je ne me rappelle plus). Le mien s’appelait Lévêque mais ne l’était pas : il était sur une chaise roulante et son bureau était dans l’obscurité comme le bureau d’un ophtalmologiste. Il est vrai qu’il louchait terriblement, avait de grosses lunettes. J’ignore pourquoi cette mise en scène.
Cet homme était très honnête et de bon conseil. Il n’a pas manqué de m’apprendre tout sur la petite graine et le reste. Ce n’est pas donné à tout le monde de recevoir des secrets vitaux de cette façon. Un autre confesseur que j’ai eu aussi, peut-être lors de maladie du titulaire était l’abbé de type mondain professeur de lettres, je crois, que j’ai peut-être eu l’année suivante. Très correct mais beaucoup plus joyeux.
Au fait, c’était un grand honneur de fréquenter le premier qui avait une excellente réputation, bien méritée.
Je vais maintenant parler du génie musical qui dirigeait ce Séminaire ; un bon super gros qui composait du chant grégorien. Hélas, s’il avait vécu jusqu’à nos jours, bien plus récents, il aurait été en chômage forcé en ce qui concerne son art car malheureusement tout a disparu de ce chant grégorien que des siècles avaient perfectionné et qu’on a jeté aux orties sans retour. Des moines parait-il le chantent encore mais pour eux c’est la même situation que des vedettes connues qui choisissent une chaîne de TV codée ; on ne les voit ni ne les entend plus.
Je retiens deux choses de ce directeur :
Tout au début il cherchait comme chaque année des chanteurs (avec ou sans croix de bois) pour mettre en valeur ses oeuvres. Je ne savais pas du tout ce que c’était que de monter la gamme; que j’aie eu de la voix ou non n’est pas en question mais quand il m’a demandé de monter et descendre la gamme j’ai sorti des sons qui l’ont fait m'envoyer me rasseoir en vitesse. Je proteste encore aujourd’hui car s’il m’avait montré ce qu’il fallait faire, j’aurais pu mieux me rendre compte et peut-être chanter, pourquoi pas ?
La deuxième chose importante qui me revient c’est la course qu’ils faisaient tous pour dire la messe chaque matin. Ils avaient tous un enfant de coeur qui devait se lever plus tôt mais tous les élèves cherchaient à aller avec le directeur car c’était un champion de la messe rapide.
Comme les études marchaient toutes seules et que ma timidité m’interdisait toute action en dehors des normes, je passais pour gentil et édifiant. On m’appelait “le saint homme”, rien que cela.
L’expérience m’a appris qu’il m’arrive souvent de plaire au début mais que lorsqu’on me connaît mieux ça change beaucoup. Cette première année s’est donc passée assez bien pour que je passe de la quatrième à la troisième sans difficulté.
Ayant sans doute frappé un grand coup au départ sans le faire exprès je bénéficiais même de l’opinion suivante concernant mes capacités à étudier : on ne voit un tel élève que tous les vingt ans. Je ne les ai jamais crus heureusement mais c’est ce qu’ils ont dit !
Il n’en demeurait pas moins que j’étais terrifié à l’idée de devoir parler en public et surtout prêcher et que toutes ces cérémonies routinières m’ennuyaient assez, même si je ne l’avouais pas encore. Je réussissais bien il est vrai dans les leçons et les devoirs mais en dépit de mes efforts j’étais lent dans la réalisation malgré une compréhension presque immédiate des problèmes et des solutions. Je cherchais aussi toujours à me demander comment je ferais pour expliquer les matières aux autres. Le sport, très rudimentaire, ne dépassait pas trop la gymnastique mais ce n’était pas ma passion.
L’année s’est donc passée en pension; j’allais périodiquement en vacances chez les parents et chez les grands-parents garder les vaches. Comme le pré était clos j’en ai profité pour lire un tas de livres d’histoire et beaucoup réviser ou m’avancer un peu en regardant les cours de la prochaine année.
Cette nouvelle année, représentant la classe de troisième, ne m’a pas laissé tellement de souvenirs précis. J’étais davantage habitué et tout prêt à continuer les études tout en appréhendant les futures tâches. Je crois qu’on votait pour nommer le plus édifiant : ma place enviée fut prise cette année.
Il est difficile pour moi de décrire mon exacte situation personnelle et même mon comportement parce que j’ai oublié bien des choses. Cependant il est nécessaire de s’y pencher un peu en détail pour comprendre la suite. Je réussissais toujours à bien m’en tirer et j’étais parmi les premiers de la classe.
Cette fois-ci on faisait de l’allemand que je détestais, à cause des individus qui parlaient cette langue, et du grec ancien que j’adorais à cause de son alphabet. On ne peut étudier une langue même théoriquement, comme à l’école, sans aimer le peuple qui la parle. Ce ne pouvait être le cas avec les Allemands et l’Hitlérisme que je mettais dans le même sac.
Je suis étonné par contre de l’utilité d’une seule année de grec ancien. Bien sûr, il y avait les histoires mythologiques mais la langue elle-même est bien utile par la suite pour l’étymologie du français savant (médical, surtout). Ta zoa trekei : et les animaux de courir, première règle de grammaire.
J’avais toujours la ferme intention d’aller jusqu’au bout (le devoir !)J bien que la perspective du célibat total (et la jeunesse ne connaît pas le compromis) ne cessait de me tourmenter. Si ça se passait comme je le pensais avec les filles je ne voyais pas comment je pourrais arriver au petit ruban rose bien serré. Et j’ai expérimenté par la suite que c’était comme je le pensais. L’histoire de la petite graine était connue mais c’était purement théorique à ce stade et non complètement intégré à ma vie.
Par ailleurs, c’est sans doute à ce moment que j’ai commencé (ou continué ?) à avoir des maux de tête quand j’étais fatigué et des brûlures d’estomac à la moindre anxiété. Une timidité maladive me coupait toutes possibilités de m’exprimer réellement sauf dans le cas de circonstances où on m’interrogeait sur des questions scolaires.
La timidité pour un garçon revient à lui fermer tout échange de communication et toute expression par la parole. De là venait ma terreur devant des prises de parole (bien futures et hypothétiques) en public.
A cette époque je me sentais déséquilibré par le fait que je n’étais qu’intellectuel et pas du tout manuel. Les efforts que je faisais en vacances pour réaliser quelque objet concret montraient ma maladresse ; personne ne cherchait à m’encourager à changer. Mon père me voyant enfoncer un clou ou autre chose du même genre m’a dit définitivement : ce n’est pas la peine tu es trop maladroit, tu perds ton temps. Cette parole a été retenue et n’a pas fait de bien.
Ce déséquilibre se traduisait aussi par une incommensurable étourderie : « il est toujours dans la lune ! » disait-on, mais j’en rougissais et ça me gênait beaucoup. Aller voir ma grand’mère avec deux chaussures de couleurs ou de formes différentes n’était pas grave mais ce manque de concentration à la Dr Nimbus me décollait trop de la réalité.
Une absence ou une paralysie de la parole exclut toute communication normale car l’être humain est essentiellement parlant. La suite des événements m’a fait comprendre que le déroulement normal de la parole et la possibilité d’en user est la condition sine qua non du développement et de l’équilibre de la personnalité.
On peut expliquer la fatigue par une mauvaise vue, très peu corrigée par des lunettes, uniquement amplificatrices pour la myopie, ne tenant pas compte de l’astigmatisme irrégulier (dont j’ignorais totalement l’existence). Ce n’est pas la seule cause car les migraines (mal de tête d’un seul côté, plutôt à droite) survenaient à l’improviste. Si je me souviens bien, j’étais quand même trop lent, bien que je fusse capable de comprendre tout de suite les matières d’étude. Et ceci malgré mes efforts pour aller plus vite.
Je regrette de ne pouvoir décrire mieux ce qui m’est advenu et de ne plus me souvenir de certains détails importants pour la compréhension des événements suivants.
Ces maux de tête me mettaient dans un état de « désincarnation » (pâle et falot). Pendant cette deuxième année j’ai sans doute beaucoup déçu : en général je plaisais au début parce qu’on se figurait certaines choses à mon propos mais ensuite ces illusions se dissipaientet on voyait la piètre réalité. Je ne pourrai pas en dire plus ici: je ne me souviens plus des détails.
A la fin de l’année je suis tombé malade pour de bon : coup de poignard au côté gauche au niveau de la hanche, fièvre et retour vers les parents. A l’hôpital, on diagnostique une pleurésie sèche “causée par une trop grande fatigue”. C’était soi-disant grave mais on venait d’introduire la pénicilline qu’on m’a administrée en piqûres.
Dans ces temps reculés on ne changeait l’aiguille de la seringue qu’une fois toutes les mille piqûres; c’était très jouissif. Les piqûres de camphre c’est très bon aussi. Une piqûre m’a touché le nerf sciatique, je l’ai sentie pendant 6 ans. Je revois toutes les têtes angoissées penchées sur moi ; ils m’avaient attribué aussi des rhumatismes articulaires (qui ont trait au coeur et n’ont rien à voir avec les rhumatismes) qui ne semblaient pas les rassurer.
J’étais très relaxe car je savais que je survivrais et j’étais tellement soulagé de ne rien faire. Après cette hospitalisation on m’envoya en maison de repos, une sorte de château, plein de gosses, atteints des poumons.
Je ne me souviens que d’une bonne soeur et de sa servante, une fille jeune qui était supposée “hystérique”. Et aussi d’un jeune Polonais qui m’a appris la prononciation du polonais à partir de l’écriture. Sans doute que la fille ruait dans les brancards dans cet emploi et désirait rencontrer le prince de ses rêves alors que la bonne soeur était déjà mariée au Seigneur. Très bon souvenir de cette soeur : religieuse, honnête et dévouée. Comme j’étais supposé retourner au Séminaire j’étais bien vu mais je ne tenais pas tellement à cette publicité et je ne voulais surtout pas qu’on me demande quelle serait la suite...
De retour chez mes parents s’en sont suivies une période de vacances courte et une interruption de la scolarité à la rentrée. Dès que j’essayais d’étudier des maux de tête survenaient, avec fatigue et désintérêt pour la réalité. Qu’allais-je devenir avec une “vocation” contrariée ?
Le généraliste n’y comprenant rien mais sachant que l’adolescence est la source de tous les problèmes (pour les parents ?) conseilla à mes parents de m’envoyer à un psychiatre du côté de Nancy. Les maux de têtes étaient bien réels, je peux en témoigner, mais ça leur faisait plaisir de penser que c’était psychique et imaginaire : puisqu’ils n’en connaissaient pas la cause et encore moins le remède il valait mieux penser que c’était imaginaire. Un psy actuel aurait pensé que la charge d’un destin plus ou moins imposé pouvait bien être la cause de tels maux. En avons-nous parlé à ce psy d’antan ? Sûrement pas.
Le psychiatre diagnostiqua sans hésiter qu’il s’agissait de schizophrénie, la maladie à la mode, du grec schizo = fendre, diviser, et phrénie = esprit. Mes pauvres parents étaient effondrés de constater l’irruption de la science médicale chez eux. Leur fils devient fou ! Quelle histoire !
L’établissement psychiatrique vu du dedans est composé de “malades” plus ou moins complètement piqués, et d’infirmières et de psychiatres, lesquels sont aussi très largement atteints. On y côtoie malheureusement des furieux qu’on s’efforce d’isoler mais aussi majoritairement des joyeux, genre Napoléon (« Vol dans un nid de coucous » !) plutôt paranos et des super muets à grimaces. Ces derniers sont vraiment schizos.
Le but des médecins a toujours été de forcer les gens à se relaxer. A Laxou (sic) ils me faisaient des piqûres d’insuline et après quelques heures de coma ou de sommeil on se réveillait en avalant du sucre liquide, le tout pour oublier les horribles événements qui avaient causé les désordres indiqués plus haut. Quand on n’est pas fou, on se relâche vraiment en s’amusant des circonstances et des événements de cet endroit.
Quelques malades subissaient des électrochocs, qui consistent à recevoir des chocs électriques dans la tête, ce qui donne une sorte de crise d’épilepsie. Je me faisais tout petit car je ne voulais à aucun prix qu’ils pensent à moi pour cette cérémonie. C’est quelquefois efficace et actuellement (peut-être aussi à cette époque ?) on endort le malade avant de le flinguer. A cette époque, je ne sais pas réellement s’ils les endormaient, mais c’était en présence des autres !
J’ai vu un sous-marinier complètement dingue après une submersion accidentelle prolongée, qui a récupéré remarquablement après quelques chocs.
Il y avait un piano accompagné de partitions comportant la musique de quelques hymnes nationaux. J’en ai profité pour exercer mes doigts à faire des sons dits « harmonieux » pour satisfaire des désirs refoulés d’instruments.
En résumé, je ne connais aucun endroit aussi digne de visite et aussi marrant, il faut le dire, qu’un asile psychiatrique; quand on en sort évidemment.
Ce qui fut fait après quelques mois. Voilà pour lui.
Néanmoins, il faut que je parle d’ambiances particulières et d’événements importants qui sont survenus à cette époque et que j’ai vécus par la suite. Sous l’influence de l’ambiance catholique, des curés et de ma famille (de ma mère) j’ai eu très tôt l’idée de devenir prêtre pour des raisons de dévouement et d’attitude sociale.
Que j’aie eu la “vocation” ou non est une autre question qu’il est impossible de trancher à partir de la façon dont on me l’a présentée. Il s’agissait en gros de répondre impérativement à une sorte d’exigence de la part de Dieu. Comment la percevoir? Je n’en sais fichtre rien, mais une fois qu’on a “la vocation” on ne peut s’en détacher et encore moins la refuser. C’est l’histoire du jeune homme de l’évangile à qui le maître dit : “Viens et suis-moi en abandonnant tous tes biens”. Le jeune homme s’éloigne tristement, donc on suppose qu’il refuse et qu’il est damné.
Toutes ces contraintes appuient sur le gosse et il a beaucoup de mal à s’en échapper. Quand s’en rend-il compte ? Très tôt croyez-moi. A cet âge les choses ne sont pas si claires bien sûr mais en y repensant... Avait-il la vocation ou non ? Qu’est-ce qu’une vocation de ce genre ? On peut avoir la vocation de la peinture ou de l’écriture, on peut vouloir être boucher ou ingénieur, si on en est capable, mais une vocation religieuse qu’est-ce que c’est ?
En principe, on n’a pas besoin de talent puisque Dieu y veille. On ne peut la refuser parce que c’est le destin le plus grand sinon le plus merveilleux. Il faut quand même avoir un certain talent qui parait-il se développe au fur et à mesure des années. Je crois maintenant qu’il faut aussi avoir un certain nombre d’années, comme ce fut le cas pour Jean-Paul II, pour avoir une lucidité moins incertaine sur cette importante question. Les vocations tardives sont les meilleures.
Ai-je été plus attiré par les études que par le reste ? Il est de toute certitude que j’aimais étudier, mais est-ce un crime ? Beaucoup de parents en seraient ravis ? Que je ne le puisse pas sans cette démarche
dans la famille où j’étais ne m’a pas effleuré parce que je pensais aller jusqu’au bout de la démarche religieuse.
Une sorte de chantage était exercé, disant que tous les gens qui “donnaient” aux séminaires comptaient bien que ce ne serait pas pour rien et que les fuyards devraient songer à rembourser plus tard pour être en équilibre avec leur conscience. Des points de vue ultra sérieux et abusifs pour de pauvres gosses de pauvres.
Mon curé donc était ravi et songea tout de suite à me préparer en m’acclimatant à rosa, rosae, la rose. Il proposa de m’avancer de quelques classes futures en m’apprenant le latin, ce qui permettrait de sauter la sixième et la cinquième. En conséquence il venait périodiquement à la maison. Un curé très nerveux comme je l’ai dit qui ne pouvait rester sur place à cause des épreuves de Verdun.
Sa bonne m’envoyait chercher du pain “bien cuit” en attendant son tombeau de marbre blanc (parce qu’elle était vierge) qu’elle a sûrement atteint sans encombre. A cet âge qu’elle soit vierge ou non ne m’importait pas beaucoup ; je ne savais même pas ce que c’était mais on récitait le “je vous salue Marie”. Même maintenant le fait que Marie soit vierge ou non ne m’a jamais fait tressauter d’allégresse et je n’ai pas encore aujourd’hui compris pourquoi c’était important ou indispensable, Dieu étant capable de toutes les subtilités sans compliquer les choses a d’ailleurs horreur de se départir des lois du grand hasard qu’il a dictées.
Cette parenthèse étant fermée, je dois dire que le latin ne m’a pas déplu et c’est à partir du latin que j’ai compris la grammaire, française et plus tard les autres grammaires. Auparavant j’avais fait les exercices avec une grande facilité et à toute vitesse mais sans rien approfondir : les conjugaisons, les adverbes, les substantifs, la syntaxe (qu’on n’appelait pas ”syntaxe” d’ailleurs, à l’école primaire) étaient des mots plus ou moins inutiles puisque je parlais français intuitivement. Je survolais.
D’après mon expérience d’observateur d’étudiants latinistes, on comprend le latin ou on n’y entend rien. Cette faculté de le comprendre est conjuguée très souvent à une réussite dans les mathématiques (pas forcément maths spé).
J’ai dû suivre cet apprentissage pendant deux bonnes années. En ce qui concerne les maths précisément, j’avais un bouquin d’algèbre dont le programme allait jusqu’au baccalauréat (que je devais passer plus tard, bien entendu !). Ayant toujours été très prudent et ne souffrant
pas d’avoir du retard afin de ne pas passer pour un handicapé et gêner les autres j’ai dévoré ce livre jusqu’au bout et j’ai beaucoup aimé l’algèbre.
Vers l’âge de quatorze ans je suis entré en quatrième au Petit Séminaire de Bosserville, une ancienne abbaye super-froide mais pleine de grands et amples couloirs. Je me revois avec mes deux compagnons de la même région : l’un finira au Vietnam, engagé et tué à 19 ans et l’autre mourra jeune après “une longue maladie”. Dans son enfance ce dernier avait une sorte d’eczéma sur la tête et tous les tickets de ravitaillement en huile de toute sa famille (6 ou 7) étaient à peine suffisants pour son problème de peau.
Mon curé ne m’avait pas aidé en mathématiques car il n’y entendait rien. Actuellement un enfant ayant un précepteur ne permet peut-être pas aux parents d’avoir des allocations familiales sans aller à l’école mais dans ces temps reculés que se passait-il ? Y avait-il des allocations ? J’ai eu une bourse je ne sais quand. L’addition était sans doute très lourde pour le père car il fallait être pensionnaire près de Nancy.
Cette vie de dortoir avec lits innombrables (50 ?) et une très mauvaise nourriture (mais pour cela ils n’y pouvaient rien, c’était juste après la guerre) m’a beaucoup changé mais je n’en conserve aucun mauvais souvenir. Pour la nourriture il me semble qu’on mangeait tous les jours des espèces de pois charançonnés qui nécessitaient toutes les nuits des queux vers les rudimentaires toilettes. J’ai l’impression de n’avoir rien mangé d’autre.
Le premier soir j’ai sans doute rencontré un autre gars de ma région, au visage très rouge, seul souvenir de lui, mais je n’ai pas eu l’occasion de le connaître plus avant car le lendemain on a appris qu’il avait été mis à la porte parce qu’il avait été trouvé dans le lit d’un voisin où ils “faisaient des cochonneries”. Sévères les Pères ! Ont-ils prononcé le mot “homosexualité” ? Mystère ! Savais-je ce que c’était ?
Je me souviens bien évidemment du premier jour de classe. Seulement des prêtres comme professeurs. Il y en avait trop dans ce temps là. Rude changement par rapport à l’instituteur. Si mon instituteur bombardé avait vécu m’aurait-il poussé vers le professorat ? Très probablement : j’adorais expliquer.
Ce n’était peut-être pas le premier cours, mais c’était des maths. Le prof, très maigre à lunettes, dont on disait tout de suite qu’il pouvait à peine dire sa messe à cause de son latin insuffisant (contradiction par rapport à ce qui est dit ci-dessus) nous avait donné une interrogation écrite basée sur les fameux a + b et a - b. Comme c’était à la page 32 de mon bouquin en deux ou trois minutes j’ai torché la réponse et j’ai croisé les bras en le regardant. J’ai oublié de dire que j’étais au premier rang que j’essayais habituellement d’atteindre à cause de ma vue. Le prof me fixait d’un air à me faire rentrer sous terre et je ne savais pas pourquoi.
Après avoir attendu longuement la fin du temps alloué et les copies étant ramassées j’ai compris pourquoi il voulait me manger tout cru. Il pensait que je n’avais pas écrit un mot. J’avais évidemment tout bon et je suis passé directement à l’état envié (?) de génie. Tout n’était pas exactement pareil pour les autres matières mais pour le latin, l’Histoire Sainte et la littérature, le curé avait assuré.
En repensant au condisciple au teint rouge ça me rappelle qu’ils parlaient des “amitiés particulières” bien trop souvent et qu’ils les craignaient. Une fois même j’étais à la chapelle sur le même banc qu’un copain et on m’a fait des observations à ce sujet. S’ils craignaient l’homosexualité c’est qu’il n’y avait que des garçons et l’expérience leur avait appris que certaines choses arrivaient; autrement, ils n’en auraient jamais parlé.
On avait chacun un directeur de conscience, confesseur éclairé. Chaque semaine ou presque c’était la séance (obligatoire ? Je ne me rappelle plus). Le mien s’appelait Lévêque mais ne l’était pas : il était sur une chaise roulante et son bureau était dans l’obscurité comme le bureau d’un ophtalmologiste. Il est vrai qu’il louchait terriblement, avait de grosses lunettes. J’ignore pourquoi cette mise en scène.
Cet homme était très honnête et de bon conseil. Il n’a pas manqué de m’apprendre tout sur la petite graine et le reste. Ce n’est pas donné à tout le monde de recevoir des secrets vitaux de cette façon. Un autre confesseur que j’ai eu aussi, peut-être lors de maladie du titulaire était l’abbé de type mondain professeur de lettres, je crois, que j’ai peut-être eu l’année suivante. Très correct mais beaucoup plus joyeux.
Au fait, c’était un grand honneur de fréquenter le premier qui avait une excellente réputation, bien méritée.
Je vais maintenant parler du génie musical qui dirigeait ce Séminaire ; un bon super gros qui composait du chant grégorien. Hélas, s’il avait vécu jusqu’à nos jours, bien plus récents, il aurait été en chômage forcé en ce qui concerne son art car malheureusement tout a disparu de ce chant grégorien que des siècles avaient perfectionné et qu’on a jeté aux orties sans retour. Des moines parait-il le chantent encore mais pour eux c’est la même situation que des vedettes connues qui choisissent une chaîne de TV codée ; on ne les voit ni ne les entend plus.
Je retiens deux choses de ce directeur :
Tout au début il cherchait comme chaque année des chanteurs (avec ou sans croix de bois) pour mettre en valeur ses oeuvres. Je ne savais pas du tout ce que c’était que de monter la gamme; que j’aie eu de la voix ou non n’est pas en question mais quand il m’a demandé de monter et descendre la gamme j’ai sorti des sons qui l’ont fait m'envoyer me rasseoir en vitesse. Je proteste encore aujourd’hui car s’il m’avait montré ce qu’il fallait faire, j’aurais pu mieux me rendre compte et peut-être chanter, pourquoi pas ?
La deuxième chose importante qui me revient c’est la course qu’ils faisaient tous pour dire la messe chaque matin. Ils avaient tous un enfant de coeur qui devait se lever plus tôt mais tous les élèves cherchaient à aller avec le directeur car c’était un champion de la messe rapide.
Comme les études marchaient toutes seules et que ma timidité m’interdisait toute action en dehors des normes, je passais pour gentil et édifiant. On m’appelait “le saint homme”, rien que cela.
L’expérience m’a appris qu’il m’arrive souvent de plaire au début mais que lorsqu’on me connaît mieux ça change beaucoup. Cette première année s’est donc passée assez bien pour que je passe de la quatrième à la troisième sans difficulté.
Ayant sans doute frappé un grand coup au départ sans le faire exprès je bénéficiais même de l’opinion suivante concernant mes capacités à étudier : on ne voit un tel élève que tous les vingt ans. Je ne les ai jamais crus heureusement mais c’est ce qu’ils ont dit !
Il n’en demeurait pas moins que j’étais terrifié à l’idée de devoir parler en public et surtout prêcher et que toutes ces cérémonies routinières m’ennuyaient assez, même si je ne l’avouais pas encore. Je réussissais bien il est vrai dans les leçons et les devoirs mais en dépit de mes efforts j’étais lent dans la réalisation malgré une compréhension presque immédiate des problèmes et des solutions. Je cherchais aussi toujours à me demander comment je ferais pour expliquer les matières aux autres. Le sport, très rudimentaire, ne dépassait pas trop la gymnastique mais ce n’était pas ma passion.
L’année s’est donc passée en pension; j’allais périodiquement en vacances chez les parents et chez les grands-parents garder les vaches. Comme le pré était clos j’en ai profité pour lire un tas de livres d’histoire et beaucoup réviser ou m’avancer un peu en regardant les cours de la prochaine année.
Cette nouvelle année, représentant la classe de troisième, ne m’a pas laissé tellement de souvenirs précis. J’étais davantage habitué et tout prêt à continuer les études tout en appréhendant les futures tâches. Je crois qu’on votait pour nommer le plus édifiant : ma place enviée fut prise cette année.
Il est difficile pour moi de décrire mon exacte situation personnelle et même mon comportement parce que j’ai oublié bien des choses. Cependant il est nécessaire de s’y pencher un peu en détail pour comprendre la suite. Je réussissais toujours à bien m’en tirer et j’étais parmi les premiers de la classe.
Cette fois-ci on faisait de l’allemand que je détestais, à cause des individus qui parlaient cette langue, et du grec ancien que j’adorais à cause de son alphabet. On ne peut étudier une langue même théoriquement, comme à l’école, sans aimer le peuple qui la parle. Ce ne pouvait être le cas avec les Allemands et l’Hitlérisme que je mettais dans le même sac.
Je suis étonné par contre de l’utilité d’une seule année de grec ancien. Bien sûr, il y avait les histoires mythologiques mais la langue elle-même est bien utile par la suite pour l’étymologie du français savant (médical, surtout). Ta zoa trekei : et les animaux de courir, première règle de grammaire.
J’avais toujours la ferme intention d’aller jusqu’au bout (le devoir !)J bien que la perspective du célibat total (et la jeunesse ne connaît pas le compromis) ne cessait de me tourmenter. Si ça se passait comme je le pensais avec les filles je ne voyais pas comment je pourrais arriver au petit ruban rose bien serré. Et j’ai expérimenté par la suite que c’était comme je le pensais. L’histoire de la petite graine était connue mais c’était purement théorique à ce stade et non complètement intégré à ma vie.
Par ailleurs, c’est sans doute à ce moment que j’ai commencé (ou continué ?) à avoir des maux de tête quand j’étais fatigué et des brûlures d’estomac à la moindre anxiété. Une timidité maladive me coupait toutes possibilités de m’exprimer réellement sauf dans le cas de circonstances où on m’interrogeait sur des questions scolaires.
La timidité pour un garçon revient à lui fermer tout échange de communication et toute expression par la parole. De là venait ma terreur devant des prises de parole (bien futures et hypothétiques) en public.
A cette époque je me sentais déséquilibré par le fait que je n’étais qu’intellectuel et pas du tout manuel. Les efforts que je faisais en vacances pour réaliser quelque objet concret montraient ma maladresse ; personne ne cherchait à m’encourager à changer. Mon père me voyant enfoncer un clou ou autre chose du même genre m’a dit définitivement : ce n’est pas la peine tu es trop maladroit, tu perds ton temps. Cette parole a été retenue et n’a pas fait de bien.
Ce déséquilibre se traduisait aussi par une incommensurable étourderie : « il est toujours dans la lune ! » disait-on, mais j’en rougissais et ça me gênait beaucoup. Aller voir ma grand’mère avec deux chaussures de couleurs ou de formes différentes n’était pas grave mais ce manque de concentration à la Dr Nimbus me décollait trop de la réalité.
Une absence ou une paralysie de la parole exclut toute communication normale car l’être humain est essentiellement parlant. La suite des événements m’a fait comprendre que le déroulement normal de la parole et la possibilité d’en user est la condition sine qua non du développement et de l’équilibre de la personnalité.
On peut expliquer la fatigue par une mauvaise vue, très peu corrigée par des lunettes, uniquement amplificatrices pour la myopie, ne tenant pas compte de l’astigmatisme irrégulier (dont j’ignorais totalement l’existence). Ce n’est pas la seule cause car les migraines (mal de tête d’un seul côté, plutôt à droite) survenaient à l’improviste. Si je me souviens bien, j’étais quand même trop lent, bien que je fusse capable de comprendre tout de suite les matières d’étude. Et ceci malgré mes efforts pour aller plus vite.
Je regrette de ne pouvoir décrire mieux ce qui m’est advenu et de ne plus me souvenir de certains détails importants pour la compréhension des événements suivants.
Ces maux de tête me mettaient dans un état de « désincarnation » (pâle et falot). Pendant cette deuxième année j’ai sans doute beaucoup déçu : en général je plaisais au début parce qu’on se figurait certaines choses à mon propos mais ensuite ces illusions se dissipaientet on voyait la piètre réalité. Je ne pourrai pas en dire plus ici: je ne me souviens plus des détails.
A la fin de l’année je suis tombé malade pour de bon : coup de poignard au côté gauche au niveau de la hanche, fièvre et retour vers les parents. A l’hôpital, on diagnostique une pleurésie sèche “causée par une trop grande fatigue”. C’était soi-disant grave mais on venait d’introduire la pénicilline qu’on m’a administrée en piqûres.
Dans ces temps reculés on ne changeait l’aiguille de la seringue qu’une fois toutes les mille piqûres; c’était très jouissif. Les piqûres de camphre c’est très bon aussi. Une piqûre m’a touché le nerf sciatique, je l’ai sentie pendant 6 ans. Je revois toutes les têtes angoissées penchées sur moi ; ils m’avaient attribué aussi des rhumatismes articulaires (qui ont trait au coeur et n’ont rien à voir avec les rhumatismes) qui ne semblaient pas les rassurer.
J’étais très relaxe car je savais que je survivrais et j’étais tellement soulagé de ne rien faire. Après cette hospitalisation on m’envoya en maison de repos, une sorte de château, plein de gosses, atteints des poumons.
Je ne me souviens que d’une bonne soeur et de sa servante, une fille jeune qui était supposée “hystérique”. Et aussi d’un jeune Polonais qui m’a appris la prononciation du polonais à partir de l’écriture. Sans doute que la fille ruait dans les brancards dans cet emploi et désirait rencontrer le prince de ses rêves alors que la bonne soeur était déjà mariée au Seigneur. Très bon souvenir de cette soeur : religieuse, honnête et dévouée. Comme j’étais supposé retourner au Séminaire j’étais bien vu mais je ne tenais pas tellement à cette publicité et je ne voulais surtout pas qu’on me demande quelle serait la suite...
De retour chez mes parents s’en sont suivies une période de vacances courte et une interruption de la scolarité à la rentrée. Dès que j’essayais d’étudier des maux de tête survenaient, avec fatigue et désintérêt pour la réalité. Qu’allais-je devenir avec une “vocation” contrariée ?
Le généraliste n’y comprenant rien mais sachant que l’adolescence est la source de tous les problèmes (pour les parents ?) conseilla à mes parents de m’envoyer à un psychiatre du côté de Nancy. Les maux de têtes étaient bien réels, je peux en témoigner, mais ça leur faisait plaisir de penser que c’était psychique et imaginaire : puisqu’ils n’en connaissaient pas la cause et encore moins le remède il valait mieux penser que c’était imaginaire. Un psy actuel aurait pensé que la charge d’un destin plus ou moins imposé pouvait bien être la cause de tels maux. En avons-nous parlé à ce psy d’antan ? Sûrement pas.
Le psychiatre diagnostiqua sans hésiter qu’il s’agissait de schizophrénie, la maladie à la mode, du grec schizo = fendre, diviser, et phrénie = esprit. Mes pauvres parents étaient effondrés de constater l’irruption de la science médicale chez eux. Leur fils devient fou ! Quelle histoire !
L’établissement psychiatrique vu du dedans est composé de “malades” plus ou moins complètement piqués, et d’infirmières et de psychiatres, lesquels sont aussi très largement atteints. On y côtoie malheureusement des furieux qu’on s’efforce d’isoler mais aussi majoritairement des joyeux, genre Napoléon (« Vol dans un nid de coucous » !) plutôt paranos et des super muets à grimaces. Ces derniers sont vraiment schizos.
Le but des médecins a toujours été de forcer les gens à se relaxer. A Laxou (sic) ils me faisaient des piqûres d’insuline et après quelques heures de coma ou de sommeil on se réveillait en avalant du sucre liquide, le tout pour oublier les horribles événements qui avaient causé les désordres indiqués plus haut. Quand on n’est pas fou, on se relâche vraiment en s’amusant des circonstances et des événements de cet endroit.
Quelques malades subissaient des électrochocs, qui consistent à recevoir des chocs électriques dans la tête, ce qui donne une sorte de crise d’épilepsie. Je me faisais tout petit car je ne voulais à aucun prix qu’ils pensent à moi pour cette cérémonie. C’est quelquefois efficace et actuellement (peut-être aussi à cette époque ?) on endort le malade avant de le flinguer. A cette époque, je ne sais pas réellement s’ils les endormaient, mais c’était en présence des autres !
J’ai vu un sous-marinier complètement dingue après une submersion accidentelle prolongée, qui a récupéré remarquablement après quelques chocs.
Il y avait un piano accompagné de partitions comportant la musique de quelques hymnes nationaux. J’en ai profité pour exercer mes doigts à faire des sons dits « harmonieux » pour satisfaire des désirs refoulés d’instruments.
En résumé, je ne connais aucun endroit aussi digne de visite et aussi marrant, il faut le dire, qu’un asile psychiatrique; quand on en sort évidemment.
Ce qui fut fait après quelques mois. Voilà pour lui.
3) Crise
Une « crise » on en sort ; une « dépression » on y reste.
Pendant mes deux années de pension mes parents avaient eu la bonne idée d’agrandir la famille en me donnant une sœur. Ma mère l’avait bien méritée car ce n’était plus aussi facile : je la revois courbée et se reposant au lit l’après-midi pendant presque toute sa grossesse. Le résultat a été remarquable. Le fait que ma soeur ait 15 ans de moins ne m’a jamais dérangé.
Mes grands-parents louaient une de leurs maisons à ma mère depuis ma naissance dans un village de 500 habitants. C’était paraît-il le loyer le plus cher du village. Ce n’était pas par méchanceté mais plutôt par innocence de la part de mon grand- père. Je me demande comment il faisait pour joindre les deux bouts.
En ce qui concerne les maisons (baraques croulantes !) il était beaucoup plus facile en ce temps-là d’en acheter une ou plusieurs : elles étaient moins chères comparativement aux ressources et pourvu qu’on sache les améliorer et le réparer sommairement on arrivait à s’en sortir. Le grand père faisait ses meubles pour des clients et avait 2 ou 3 vaches avec ce que ça comporte de travail dans les champs, sans cheval, sans tracteur ( !) et seulement à la faux.
L’âge se faisant sentir et la retraite étant minable (ou inexistante ?) ils ont réussi à convaincre ma mère de retourner chez eux (3 kilomètres plus loin) afin de les aider. Ma mère étant une femme de devoir, c’est peu de le dire, et ses sœurs plus jeunes de 5 ans en 5 ans étant beaucoup plus indifférentes, nous montâmes donc à Valleroy après 15 ans à Moineville.
Mon père travaillait à l’usine de Joeuf distante de 17 kilomètres, parcours qu’il franchissait à vélo. Comme il avait une paie assurée, d’après mon grand-père il revenait assez tôt dans la journée pour l’aider car « à l’usine on ne fait pas grande chose » A-t-il eu son mot à dire ? Avec son dos moulu par les contraintes de la guerre il ne devait pas être très enthousiaste.
Toujours est-il qu’ils firent la bêtise d’accéder à la demande des vieux.
Quand je revins vers 16 ans, après l’hôpital et la maison de repos, j’assistai non sans questions existentielles à la confrontation perpétuelle de ma mère et de ma grand’mère. Il est évident que ma mère avait récupéré la police à la maison et qu’elle s’écrasait beaucoup trop et très inutilement devant ses parents. Ne parlons pas de « la pièce rapportée » qui se fatiguait outre mesure après son travail à l’usine « qui n’était rien » à comparer du travail des champs.
Mon état personnel de déprimé sans remède, mon mal de vivre et mon peu d’avenir prévisible ont donné encore plus de soucis à ma mère et à mon père, lequel était largement silencieux devant une situation qui le dépassait.
Je la voyais écrasée par les circonstances et la présence de sa mère, ce qui n’arrangeait rien à notre situation. J’ai donc réussi à la persuader de déménager à Joeuf, la petite ville distante d’environ 17 kilomètres, en déclarant que mon état nécessitait ce départ vers une « ville » plus médicalisée. Il ne faut jamais fâcher directement les vieux et même les jeunes quand on peut faire autrement. Les vieux ont donc accepté de nous libérer après un an.
C’était la ville où se trouvait la fameuse usine métallurgique dans laquelle travaillait mon père. Pour lui étaient finis tous ces voyages dangereux et fatigants en vélo. Le voisin qui faisait le même trajet venait de se faire écraser par une voiture.
Officiellement j’étais un schizophrène incurable dont le destin était des plus incertains. Mon avenir d’étudiant était fermé et on ne parlait plus de Séminaire bien que le renoncement officiel à cette ambition n’ait pas été clairement affirmé. J’avais toujours peur de devoir faire des sermons et des exposés en public. La perspective de ne plus y être condamné à cette activité de façon obligatoire commençait à poindre. Le fait de ne plus « pouvoir » réaliser une ambition religieuse enlevait toute culpabilité.
Dés que je voulais reprendre les études il y avait ce mal de tête migraineux et cette fatigue. Bien longtemps après, j’ai vu à la télévision une description de la schizophrénie qui montrait que ces malades étaient souvent totalement hors de la réalité et imaginaient des choses et des paroles qui n’existaient pas. Je n’ai jamais été dans cette situation et le diagnostic du spécialiste, d’ailleurs très logique d’après ses études, n’était qu’une façon commode de se débarrasser d’un problème qu’il ne comprenait pas.
Il est bien plus facile de dire que des maux de tête sont imaginaires quand on ne sait pas les soigner. Il y a tellement de causes et à part les médicaments abrutissants les remèdes étaient (sont ?) rares ou inefficaces. A vrai dire j’ai beaucoup de mal à me souvenir de ce qui s’est passé exactement pendant cette période après l’hôpital, qui a duré une bonne année.
Le traitement à l’insuline m’avait emporté certains souvenirs, ce qui était supposé améliorer mon état psychique. C’était l’adolescence, qu’on commençait à considérer comme un laps de temps important et difficile alors qu’auparavant c’était tout simplement le début de l’entrée dans la vie « active »
Est-ce à ce moment que j’ai commencé à penser qu’une ambition mystique n’était rien si on n’était pas développé comme être humain, avant toutes choses ? Le fait d’être « purement intellectuel » sans aucune pratique manuelle me semblait relever d’un déséquilibre profond. En tant que fils d’ouvrier j’avais évidemment toute une mentalité de rejet pour les « intellectuels » qui ne savaient même pas « enfoncer un clou »
Il y avait donc : les maux de tête qui survenaient de façon fantaisiste à la suite de fatigue intellectuelle ou sans cause apparente, les brûlures à l’estomac de type ulcéreux et le mal de dos.
Les brûlures d’estomac survenaient évidemment comme des crises d’angoisse liées à une perception très développée du futur, vrai ou moins vrai. Le mal de dos détériore le moral d’une façon intense ; je me tenais mal, paraît-il. Mon épaule gauche était soi-disant plus haute que l’autre mais hélas mon tailleur n’était pas celui de Fernand Raynaud qui faisait de si beaux costumes sur un client aussi mal bâti !
Une description détaillée, exacte et complète de cette situation de maladie est non seulement ennuyeuse mais impossible. En effet, on oublie facilement quand ça va mieux. D’autre part, cette courte description n’a comme utilité que de faire une comparaison rudimentaire et non clinique avec ce qui a suivi.
Comme tous les extra timides, et ceci a des relations avec une schizophrénie réelle, je ne parlais vraiment que dans une atmosphère de confiance parce que j’avais l’impression d’être pénétré et mis à jour par tout le monde. Non pas que je l’aie cru vraiment, et que ça aurait dû avoir une influence sur moi, mais je ne parlais pas car ce n’était pas la peine : je pensais que ce que disais était trop banal et même sans intérêt du tout. De même pour l’écriture d’ailleurs.
Mes parents avaient du mal à vivre au point de vue financier et je me voyais à leur charge sans perspective positive. Mon père avait du mal tout seul à joindre les deux bouts. Ma mère avait travaillé comme couturière indépendante pendant quelque temps mais je l’entendais constamment se plaindre de ses yeux. Les seules clientes étaient les femmes d’ingénieurs de l’usine qui la payaient très mal, étant donné qu’elle faisait partie de la classe brute sans diplôme. (Elle a quand même été la première du canton au certificat d’étude !).
C’est pourquoi j’ai abandonné l’espoir de faire des études et je me suis décidé à prendre mes responsabilités et donc à travailler. La seule possibilité était d’entrer à l’usine comme bureaucrate ou autre chose du même genre.
Il y avait en fait deux usines : l’une à Joeuf où était mon père et l’autre à Homécourt, la ville voisine contiguë. Toutes deux faisaient du fer, celle de Joeuf appartenait aux fameux de Wendel.
Je demandais donc à mon père s’il ne connaissait pas quelqu’un à l’usine qui pourrait me donner un emploi dans les bureaux. Il connaissait effectivement M. Mayer qui était dans le « Grand Bureau » de la Direction. Après avoir attendu une ou deux semaines, comme il n’y avait pas de réponse je me suis fait embaucher tout seul à l’autre usine de Homécourt. D’habitude on n’embauchait pas quelqu’un dont le père ou le frère était dans l’autre usine.
Dans ce lieu béni je passais mon temps à ranger des factures. Passionnant !
Aussi quand mon père finalement a reçu une réponse positive de l’usine de Joeuf j’ai donné ma démission aussi sec pour entrer dans l’usine de Wendel. La paie qu’on allait me donner était moindre qu’à la place précédente et je me suis fait jeter avec perte et fracas par M. Klein de l’usine de Homécourt qui m’a dit qu’il ne m’avait pris que parce que je venais de la même école que lui (tiens, un curé raté ?) mais que c’était la dernière fois qu’il embauchait quelqu’un de Joeuf.
Je commençais donc la « vie active » en étant moins payé (pas beaucoup) du seul fait d’être pistonné.
J’ai réalisé à ce moment qu’il n’y avait plus aucune possibilité d’études ou d’ambition quelconque et que je pénétrais dans un chaudron dont le couvercle était définitivement refermé sur moi.
Ma bourse était évidemment annulée.
Pendant mes deux années de pension mes parents avaient eu la bonne idée d’agrandir la famille en me donnant une sœur. Ma mère l’avait bien méritée car ce n’était plus aussi facile : je la revois courbée et se reposant au lit l’après-midi pendant presque toute sa grossesse. Le résultat a été remarquable. Le fait que ma soeur ait 15 ans de moins ne m’a jamais dérangé.
Mes grands-parents louaient une de leurs maisons à ma mère depuis ma naissance dans un village de 500 habitants. C’était paraît-il le loyer le plus cher du village. Ce n’était pas par méchanceté mais plutôt par innocence de la part de mon grand- père. Je me demande comment il faisait pour joindre les deux bouts.
En ce qui concerne les maisons (baraques croulantes !) il était beaucoup plus facile en ce temps-là d’en acheter une ou plusieurs : elles étaient moins chères comparativement aux ressources et pourvu qu’on sache les améliorer et le réparer sommairement on arrivait à s’en sortir. Le grand père faisait ses meubles pour des clients et avait 2 ou 3 vaches avec ce que ça comporte de travail dans les champs, sans cheval, sans tracteur ( !) et seulement à la faux.
L’âge se faisant sentir et la retraite étant minable (ou inexistante ?) ils ont réussi à convaincre ma mère de retourner chez eux (3 kilomètres plus loin) afin de les aider. Ma mère étant une femme de devoir, c’est peu de le dire, et ses sœurs plus jeunes de 5 ans en 5 ans étant beaucoup plus indifférentes, nous montâmes donc à Valleroy après 15 ans à Moineville.
Mon père travaillait à l’usine de Joeuf distante de 17 kilomètres, parcours qu’il franchissait à vélo. Comme il avait une paie assurée, d’après mon grand-père il revenait assez tôt dans la journée pour l’aider car « à l’usine on ne fait pas grande chose » A-t-il eu son mot à dire ? Avec son dos moulu par les contraintes de la guerre il ne devait pas être très enthousiaste.
Toujours est-il qu’ils firent la bêtise d’accéder à la demande des vieux.
Quand je revins vers 16 ans, après l’hôpital et la maison de repos, j’assistai non sans questions existentielles à la confrontation perpétuelle de ma mère et de ma grand’mère. Il est évident que ma mère avait récupéré la police à la maison et qu’elle s’écrasait beaucoup trop et très inutilement devant ses parents. Ne parlons pas de « la pièce rapportée » qui se fatiguait outre mesure après son travail à l’usine « qui n’était rien » à comparer du travail des champs.
Mon état personnel de déprimé sans remède, mon mal de vivre et mon peu d’avenir prévisible ont donné encore plus de soucis à ma mère et à mon père, lequel était largement silencieux devant une situation qui le dépassait.
Je la voyais écrasée par les circonstances et la présence de sa mère, ce qui n’arrangeait rien à notre situation. J’ai donc réussi à la persuader de déménager à Joeuf, la petite ville distante d’environ 17 kilomètres, en déclarant que mon état nécessitait ce départ vers une « ville » plus médicalisée. Il ne faut jamais fâcher directement les vieux et même les jeunes quand on peut faire autrement. Les vieux ont donc accepté de nous libérer après un an.
C’était la ville où se trouvait la fameuse usine métallurgique dans laquelle travaillait mon père. Pour lui étaient finis tous ces voyages dangereux et fatigants en vélo. Le voisin qui faisait le même trajet venait de se faire écraser par une voiture.
Officiellement j’étais un schizophrène incurable dont le destin était des plus incertains. Mon avenir d’étudiant était fermé et on ne parlait plus de Séminaire bien que le renoncement officiel à cette ambition n’ait pas été clairement affirmé. J’avais toujours peur de devoir faire des sermons et des exposés en public. La perspective de ne plus y être condamné à cette activité de façon obligatoire commençait à poindre. Le fait de ne plus « pouvoir » réaliser une ambition religieuse enlevait toute culpabilité.
Dés que je voulais reprendre les études il y avait ce mal de tête migraineux et cette fatigue. Bien longtemps après, j’ai vu à la télévision une description de la schizophrénie qui montrait que ces malades étaient souvent totalement hors de la réalité et imaginaient des choses et des paroles qui n’existaient pas. Je n’ai jamais été dans cette situation et le diagnostic du spécialiste, d’ailleurs très logique d’après ses études, n’était qu’une façon commode de se débarrasser d’un problème qu’il ne comprenait pas.
Il est bien plus facile de dire que des maux de tête sont imaginaires quand on ne sait pas les soigner. Il y a tellement de causes et à part les médicaments abrutissants les remèdes étaient (sont ?) rares ou inefficaces. A vrai dire j’ai beaucoup de mal à me souvenir de ce qui s’est passé exactement pendant cette période après l’hôpital, qui a duré une bonne année.
Le traitement à l’insuline m’avait emporté certains souvenirs, ce qui était supposé améliorer mon état psychique. C’était l’adolescence, qu’on commençait à considérer comme un laps de temps important et difficile alors qu’auparavant c’était tout simplement le début de l’entrée dans la vie « active »
Est-ce à ce moment que j’ai commencé à penser qu’une ambition mystique n’était rien si on n’était pas développé comme être humain, avant toutes choses ? Le fait d’être « purement intellectuel » sans aucune pratique manuelle me semblait relever d’un déséquilibre profond. En tant que fils d’ouvrier j’avais évidemment toute une mentalité de rejet pour les « intellectuels » qui ne savaient même pas « enfoncer un clou »
Il y avait donc : les maux de tête qui survenaient de façon fantaisiste à la suite de fatigue intellectuelle ou sans cause apparente, les brûlures à l’estomac de type ulcéreux et le mal de dos.
Les brûlures d’estomac survenaient évidemment comme des crises d’angoisse liées à une perception très développée du futur, vrai ou moins vrai. Le mal de dos détériore le moral d’une façon intense ; je me tenais mal, paraît-il. Mon épaule gauche était soi-disant plus haute que l’autre mais hélas mon tailleur n’était pas celui de Fernand Raynaud qui faisait de si beaux costumes sur un client aussi mal bâti !
Une description détaillée, exacte et complète de cette situation de maladie est non seulement ennuyeuse mais impossible. En effet, on oublie facilement quand ça va mieux. D’autre part, cette courte description n’a comme utilité que de faire une comparaison rudimentaire et non clinique avec ce qui a suivi.
Comme tous les extra timides, et ceci a des relations avec une schizophrénie réelle, je ne parlais vraiment que dans une atmosphère de confiance parce que j’avais l’impression d’être pénétré et mis à jour par tout le monde. Non pas que je l’aie cru vraiment, et que ça aurait dû avoir une influence sur moi, mais je ne parlais pas car ce n’était pas la peine : je pensais que ce que disais était trop banal et même sans intérêt du tout. De même pour l’écriture d’ailleurs.
Mes parents avaient du mal à vivre au point de vue financier et je me voyais à leur charge sans perspective positive. Mon père avait du mal tout seul à joindre les deux bouts. Ma mère avait travaillé comme couturière indépendante pendant quelque temps mais je l’entendais constamment se plaindre de ses yeux. Les seules clientes étaient les femmes d’ingénieurs de l’usine qui la payaient très mal, étant donné qu’elle faisait partie de la classe brute sans diplôme. (Elle a quand même été la première du canton au certificat d’étude !).
C’est pourquoi j’ai abandonné l’espoir de faire des études et je me suis décidé à prendre mes responsabilités et donc à travailler. La seule possibilité était d’entrer à l’usine comme bureaucrate ou autre chose du même genre.
Il y avait en fait deux usines : l’une à Joeuf où était mon père et l’autre à Homécourt, la ville voisine contiguë. Toutes deux faisaient du fer, celle de Joeuf appartenait aux fameux de Wendel.
Je demandais donc à mon père s’il ne connaissait pas quelqu’un à l’usine qui pourrait me donner un emploi dans les bureaux. Il connaissait effectivement M. Mayer qui était dans le « Grand Bureau » de la Direction. Après avoir attendu une ou deux semaines, comme il n’y avait pas de réponse je me suis fait embaucher tout seul à l’autre usine de Homécourt. D’habitude on n’embauchait pas quelqu’un dont le père ou le frère était dans l’autre usine.
Dans ce lieu béni je passais mon temps à ranger des factures. Passionnant !
Aussi quand mon père finalement a reçu une réponse positive de l’usine de Joeuf j’ai donné ma démission aussi sec pour entrer dans l’usine de Wendel. La paie qu’on allait me donner était moindre qu’à la place précédente et je me suis fait jeter avec perte et fracas par M. Klein de l’usine de Homécourt qui m’a dit qu’il ne m’avait pris que parce que je venais de la même école que lui (tiens, un curé raté ?) mais que c’était la dernière fois qu’il embauchait quelqu’un de Joeuf.
Je commençais donc la « vie active » en étant moins payé (pas beaucoup) du seul fait d’être pistonné.
J’ai réalisé à ce moment qu’il n’y avait plus aucune possibilité d’études ou d’ambition quelconque et que je pénétrais dans un chaudron dont le couvercle était définitivement refermé sur moi.
Ma bourse était évidemment annulée.
4) Travail
Je me suis donc présenté à l’uuusine de Joeuf au Grand Bureau pour tester les bontés du grand copain de mon père. Il m’a placé au Bureau d’Embauchage qu’on appelle actuellement, de façon très moderne, « Bureau des Ressources Humaines », ce qui est une dénomination souvent ironique, étant donné la façon dont on se débarrasse actuellement desdites « Ressources ».
A présent, les deux usines de Homécourt et Joeuf ont été rasées et tout le personnel a été mis en chômage car le minerai de fer est devenu trop cher par rapport au minerai en provenance de Mauritanie et d’autres pays du Tiers Monde.
A cette époque tout marchait très bien et les « Ressources humaines » que les patrons considéraient plutôt comme d’étranges outils étaient constituées par des populations françaises, en minorité, et surtout par des étrangers : anciens prisonniers Allemands, Italiens, Polonais et rescapés divers de l’Allemagne nazie. Moi-même je portais un nom français mais j’aurais eu normalement plus de chance de naître avec un nom en I et en SKI puisque les Français « de souche » constituaient à peu près 20% dans cette population.
En général, on met toujours au guichet celui qui vient d’arriver car les titulaires du bureau n’aiment pas beaucoup faire ce travail et accueillir le tout-venant râleur parce qu’il faut être présent en permanence. Ce bureau contenait trois ou quatre personnes, dont le Chef, un Franco-italien qui passait son temps à taper des chansons en prévision du week-end, temps privilégié de la musique et des bals.
Ce fut pour moi une chance de me trouver en contact avec tous les visiteurs car j’ai pu développer un certain « don » (= curiosité et travail continu) pour les langues étrangères parce que, depuis aussi longtemps que je me souvienne, il fallait que je trouve une explication aux énigmes représentées par les textes et les paroles venant du monde extérieur. En fait, et ceci vient probablement des épisodes de la guerre, ne m’intéressait que ce qui était en dehors de la France. La défaite de 40 a vraisemblablement beaucoup contribué à mon désintérêt pour les affaires françaises. Ou alors, le fait d’être dans un trou perdu n’a pu que me faire penser à tout ce qui pouvait se trouver ailleurs dans le monde.
Les fiches concernant tous ces étrangers étaient très maltraitées à cause de l’orthographe étrange de noms tels que Czarnkowski et autres Krzyzanowski. L’autre groupe était : les Allemands, des individus plus ou moins Slaves, dont le nom était passé par l’Allemagne (Schimanski), et les Italiens en I et en O, sans compter les Sardagnoles en U (Puddu) et les Siciliens. C’est à ce moment qu’au lieu de rejeter la difficulté de lire et de prononcer tous ces noms spéciaux je me suis passionné pour leur signification et pour l’environnement des individus qui les portaient. Il me fut donc très utile de travailler dans un bureau d’embauchage.
C’était donc une bonne opportunité de faire des efforts pour apprendre l’italien, pour prononcer le polonais et reprendre l’allemand que j’avais détesté à l’école. Un autre groupe c’était les Hongrois qui pour la première fois de leur histoire étaient des émigrés, enrôlés de force dans les légions allemandes et totalement désemparés par la conquête de leur pays sous le système communiste.
Ce goût pour les langues ne m’a plus quitté. Il n’est pas venu par hasard : je crois que quand on a une vue déficiente il est normal de reporter beaucoup d’efforts sur les capacités de l’oreille. Quand même, je me souviens qu’à un âge très précoce je m’intéressais au vieux latin et au vieux grec, ainsi qu’aux lettres hébraïques des commentaires de la Bible. La passion pour les énigmes écrites est donc très ancienne chez moi.
La langue hongroise étant réputée comme étant la plus difficile d’Europe il est normal que je m’y sois attaqué. Je suis donc allé pendant assez longtemps chez deux amis Hongrois pour apprendre la prononciation et quelques éléments de phrases.
La prononciation est spéciale pour le A bref mais à part cela les ensembles de consonnes sont des conventions simples et l’accent tonique est toujours sur la première syllabe. L’orthographe est purement phonétique. Quant à la structure de la phrase il y a les innombrables cas et la syntaxe particulière. On y trouve une grande richesse de voyelles, une formidable musicalité
Ces deux amis ont fini par partir en Australie. Je connais encore leur nom : Soltész (en allemand : Scholtés = Schultheiss = maire) et Hanvay, leurs prénoms étranges : Làszlo et Aladàr. C’est là que j’ai appris entre autres que le prénom Attila était très en vogue en Hongrie. C’est un peu comme Napoléon pour nous. Monde totalement étranger au bourg de Joeuf, inépuisable réserve de fer.
Quand ils sont partis ils m’ont demandé incidemment de leur donner mon dictionnaire hongrois-anglais que j’avais eu un mal fou à obtenir par correspondance à Paris. Sans y penser vraiment j’ai refusé puisqu’ils passaient aussi par Paris et c’était donc facile; s’ils avaient insisté je leur aurais donné bien sûr. Il est difficile de comprendre un étranger : ils ont été vexés sans doute et ne m’ont jamais écrit. Je regrette encore ma bêtise !
La plupart de tous ces ouvriers, souvent anciens officiers dans les diverses armées, habitaient à côté de l’usine dans le « Foyer des Célibataires », rue du Commerce. Je n’en parle simplement que parce que les gendarmes venaient souvent nous voir pour les pister et presque tout le temps ils les recherchaient pour le paiement des impôts ! C’était un an après leur départ généralement. Leur adresse était rue du Commerce, bien sûr. Quelle magnifique perte d’argent pour l’Etat et d’énergie pour la police. J’imagine que les gendarmes actuellement ont des soucis plus graves.
Je n’ai jamais compris comment des fonctionnaires du trésor si méfiants n’ont pas adopté le paiement des impôts à la source, surtout dans le cas d’étrangers de ce type, forcément nomades.
Le travail dans ce genre de bureau était payé à l’heure à cause de notre jeunesse dont ils profitaient. Il n’était pas question d’être payé au mois comme un « empaillé » mais à l’heure comme un « ouverier ». Si on était en retard de quelques minutes le matin le garde fermait la porte d’entrée pour qu’on perde une heure de paie.
De plus il fallait travailler le samedi matin « pour empêcher les ouvriers d’aller au café ». Les syndicats n’étaient pas encore nés en cet endroit. Les femmes mariées n’avaient pas le droit de travailler puisqu’elles avaient la (maigre) paie du mari.
Ce séjour à l’Embauchage n’allait pas durer. Quatre jeunes avaient été désignés pour réaliser un « contrôle thermique » dans l’usine sous la direction d’un jeune ingénieur de l’extérieur faisant partie d’un organisme officiel. J’en étais. Il fallait surtout se promener sur les conduites de gaz des hauts-fourneaux et prélever des échantillons pour les analyser. L’analyseur comportait quelques bouteilles avec des tubes de caoutchouc qu’il fallait manœuvrer dans le sens vertical pour faire apparaître la composition du gaz. C’était d’un intérêt fou et il fallait faire un rapport à thème sur certains aspects.
Le rapport, je n’ai pas eu de mal à le faire, j’ai même émis quelques idées farfelues que cet ingénieur a considérées très sérieusement. Ceux qui n’arrivaient à sortir de ce stage sans satisfecit devaient ensuite retourner dans quelque enfer. Toujours est-il que certains ont continué à faire ce type d’analyses et moi on m’a envoyé au Laboratoire Chimique de l’usine pour y analyser les fontes et les aciers. Je pense qu’on m’y a envoyé parce que j’avais dit que la chimie me faisait horreur à cause des odeurs.
Vers l’âge de 18 ans nous avons acheté un poste radio assez perfectionné à ondes courtes. C’est à partir de cet appareil que je me suis mis à étudier le russe en écoutant radio Moscou avec beaucoup de difficultés, étant donnée l’imperfection du poste et l’éloignement. J’ai inauguré un système consistant à apprendre la prononciation des mots en essayant de piquer au passage ce que j’entendais et en cherchant immédiatement le mot dans le dictionnaire. J’avais eu beaucoup de mal à trouver ce dictionnaire, par correspondance, à Paris. Evidemment il était impossible de comprendre la phrase mais après quelque apprentissage on pouvait reconnaître quoi chercher et où. L’oreille s’habituait. La difficulté avec le russe, qui est passionnant, c’est que l’accent tonique varie dans le même mot avec les cas et la conjugaison.
La salle de séjour était petite et unique et ma mère a eu beaucoup de patience à subir ces assauts de mots étrangers, sans aucun charme pour elle. La qualité de la transmission était très faible et c’est de cette époque que j’ai pris beaucoup d’intérêt à renforcer la réception des ondes (radio, télévision et plus tard, satellite).
Ma vie ne s’améliorait pas au point de vue « professionnel ». Depuis mon entrée en labo je travaillais des trois tournées, c’est-à-dire ; de 6 à 2, de 2 à 10 et de 10 à 6, sans arrêt pendant sept semaines, avec un seul dimanche.
Ces horaires m’ont permis vers 18 ans de passer quelques précieuses heures avec ma mère en plein jour.
La première fois que j’ai vécu la nuit au boulot j’ai été étonné d’être encore vivant le matin. Travailler de nuit est vivable à condition de ne pas faire grand’chose, ce qui n’était pas tout à fait le cas. Je me souviens d’un gars des Hauts-Fourneaux qui par fatigue et sommeil est tombé dans une poche à fonte. Quel désastre pour l’usine ! Il a fallu vider (perdre !) la poche sans pouvoir se servir du contenu car on n’a pas le droit d’utiliser ce fer mélangé à de la bidoche d’ouvrier. Le lendemain matin quand la police est venue constater l’accident( ?) il y avait un parapet tout neuf devant le lieu du désastre.
Ma santé générale ne s’améliorait pas ; toujours la même chose : dès que j’essayais de faire des projets d’études j’étais bloqué par les divers maux énumérés plus haut. L’espoir de m’en sortir étant très faible, je m’étais résigné à mon sort. Il n’y avait plus de bourse d’études de toutes façons.
En fait, il m’est très difficile de me souvenir exactement des détails physiques et psychologiques de cette période et je n’aime pas du tout en parler. Il paraît qu’on aime raconter sa jeunesse : ce n’est pas mon cas du tout.
Dans ce labo je travaillais seul puisque je constituais une équipe à moi tout seul, les autres tournées étant formées de 2 ou 3 « spécialistes ». Il s’agissait d’analyser de la poudre de fonte et d’acier qu’on nous apportait et qu’il fallait réduire par diverses manipulations d’acides sulfurique et chlorhydrique. Les résultats devaient servir à répartir l’acier selon des fabrications plus finies.
L’ennui c’est qu’on ne trouvait pas toujours les valeurs désirées et les chefs de service se retournaient contre les aides-chimistes en disant qu’ils n’avaient pas bien fait leur travail. D’où la tendance évidente à faire en sorte que le client (le chef) soit satisfait. J’étais écoeuré par les odeurs d’acides et le bruit, d’autant plus que mon estomac me faisait souffrir épisodiquement par des brûlures.
En ce qui concerne le travail de nuit le système instauré était le plus idiot qui puisse se concevoir. En effet, lors de la première tournée on se levait à 5 heures du matin, donc fatigue et ensuite on était de l’après-midi jusqu’à 10 heures du soir, c’est-à-dire que la journée était ressentie comme une prison pour la famille et pour soi-même. Enfin la semaine d’après on travaillait la nuit, de 10 heures du soir à 6 heures du matin.
Pour dormir dans la journée c’était difficile et seulement jusqu’à midi, car il y avait une école en face. Le pire c’était de recommencer à 5 heures du matin quand on n’avait que très peu dormi la semaine précédente. On était donc tout le temps crevé.
Il leur a fallu 20 ou 30 ans (je n’y étais plus, Dieu merci !) pour comprendre qu’il fallait mettre les tournées dans le sens inverse, à savoir : nuit, après-midi et matin, ce qui donnait une chance de pouvoir se reposer un peu mieux. Après la nuit sans beaucoup dormir, une matinée de récupération le matin lors de la tournée d’après-midi afin de reprendre un peu de sommeil et dormir plus longtemps et ensuite on pouvait plus facilement se lever à 5 heures pour travailler le matin. C’est quand même plus rationnel.
Le travail de nuit et de tournée n’est pas très favorable à la santé et à la vie de famille, c’est le moins qu’on puisse dire. Des travaux assez faibles ou des contrôles réguliers, ça va encore mais un travail près des hauts-fourneaux c’est certainement très malsain. Par ailleurs on est obligé de s’arrêter au moins une fois pour un casse-croûte et l’estomac n’aime pas tellement ces changements.
La nuit au travail j’étais seul et finalement je me suis servi de cette solitude, d’abord pour m’assoupir quelquefois et ensuite pour philosopher. En plein jour, je faisais partie, si je me souviens bien, d’une équipe réduite; je me souviens seulement d’un ancien du Vietnam, pas mal éméché habituellement, avec lequel nous chantions les chansons de Luis Mariano les après-midis, ce qui n’avait guère d’importance au point de vue de la musique, car tout était étouffé par le bruit des machines d’évacuation d’air. C’est d’ailleurs pour cela que nous chantions à tue-tête. Il me racontait qu’au Vietnam il avait eu des jumeaux, qu’il avait abandonnés,marié ici en France, avec enfants. J’avais du mal à comprendre cet abandon, mais pas sa conduite en général, car chacun sait que les extrêmes s’attirent.
C’est sur ces entrefaites que j’atteignis l’âge du service militaire. Perdu dans un trou de ce genre, sans espoir d’en sortir pour diverses raisons je voulais profiter de cette occasion pour naviguer afin de voir le monde. Sur les instances de ma mère j’ai montré le certificat qu’elle avait obtenu de la médecine maltraitante, disant que j’étais « incurable ». J’aurais pu ne pas le montrer, bien sûr, et éviter la réaction des autorités militaires, qui m’ont exempté illico.
A la réflexion, cet événement m’a épargné toutes les guerres coloniales stupides du Vietnam et d’Algérie, et si je suis encore vivant c’est peut-être pour cette raison.
La chanson « Je hais les dimanches » s’appliquait totalement à moi. Les réels efforts que je faisais pour communiquer ne donnaient que très peu de résultats et mes seuls divertissements n’allaient pas plus loin que le cinéma. Dés que je voyais une fille qui me plaisait tout était bloqué par le sentiment que ce que je pourrais dire n’avait aucun intérêt et je ne savais littéralement pas quoi lui dire.
Je me souviens en particulier d’une fois où j’avais réussi à savoir le nom de la fille qui se trouvait à côté de moi au cinéma. C’était déjà un miracle mais je suis resté toute la séance sans pouvoir sortir un mot (elle non plus !) et à la fin je l’ai laissée partir, honteux et muet. C’était comme deux boîtes de sardines restées fermées !
J’étais dans une ambiance familiale très protectrice mais quel serait mon avenir, comment allais-je m’en sortir ? Existait-il une issue ? Resterais-je en permanence dans cette usine pourrie ?
Les brûlures d’estomac qui survenaient à chaque émotion, démarche ou angoisse ou de façon inattendue me préoccupaient beaucoup, d’autant plus que je savais par des exemples dans mon entourage que tout cela devait mener à des ulcères plus sérieux.
Je voulais remplacer ma tête par une autre, plus terre à terre, plus vivante et plus conséquente.
C’est ainsi que ma soif de lecture, en particulier, de lecture des magazines féminins allait donner un résultat inattendu. et c’est pour cela que les poètes hongrois et les musiciens sont si nombreux. Dommage que le vocabulaire soit si lointain par rapport aux autres groupes linguistiques. puisqu’il était
A présent, les deux usines de Homécourt et Joeuf ont été rasées et tout le personnel a été mis en chômage car le minerai de fer est devenu trop cher par rapport au minerai en provenance de Mauritanie et d’autres pays du Tiers Monde.
A cette époque tout marchait très bien et les « Ressources humaines » que les patrons considéraient plutôt comme d’étranges outils étaient constituées par des populations françaises, en minorité, et surtout par des étrangers : anciens prisonniers Allemands, Italiens, Polonais et rescapés divers de l’Allemagne nazie. Moi-même je portais un nom français mais j’aurais eu normalement plus de chance de naître avec un nom en I et en SKI puisque les Français « de souche » constituaient à peu près 20% dans cette population.
En général, on met toujours au guichet celui qui vient d’arriver car les titulaires du bureau n’aiment pas beaucoup faire ce travail et accueillir le tout-venant râleur parce qu’il faut être présent en permanence. Ce bureau contenait trois ou quatre personnes, dont le Chef, un Franco-italien qui passait son temps à taper des chansons en prévision du week-end, temps privilégié de la musique et des bals.
Ce fut pour moi une chance de me trouver en contact avec tous les visiteurs car j’ai pu développer un certain « don » (= curiosité et travail continu) pour les langues étrangères parce que, depuis aussi longtemps que je me souvienne, il fallait que je trouve une explication aux énigmes représentées par les textes et les paroles venant du monde extérieur. En fait, et ceci vient probablement des épisodes de la guerre, ne m’intéressait que ce qui était en dehors de la France. La défaite de 40 a vraisemblablement beaucoup contribué à mon désintérêt pour les affaires françaises. Ou alors, le fait d’être dans un trou perdu n’a pu que me faire penser à tout ce qui pouvait se trouver ailleurs dans le monde.
Les fiches concernant tous ces étrangers étaient très maltraitées à cause de l’orthographe étrange de noms tels que Czarnkowski et autres Krzyzanowski. L’autre groupe était : les Allemands, des individus plus ou moins Slaves, dont le nom était passé par l’Allemagne (Schimanski), et les Italiens en I et en O, sans compter les Sardagnoles en U (Puddu) et les Siciliens. C’est à ce moment qu’au lieu de rejeter la difficulté de lire et de prononcer tous ces noms spéciaux je me suis passionné pour leur signification et pour l’environnement des individus qui les portaient. Il me fut donc très utile de travailler dans un bureau d’embauchage.
C’était donc une bonne opportunité de faire des efforts pour apprendre l’italien, pour prononcer le polonais et reprendre l’allemand que j’avais détesté à l’école. Un autre groupe c’était les Hongrois qui pour la première fois de leur histoire étaient des émigrés, enrôlés de force dans les légions allemandes et totalement désemparés par la conquête de leur pays sous le système communiste.
Ce goût pour les langues ne m’a plus quitté. Il n’est pas venu par hasard : je crois que quand on a une vue déficiente il est normal de reporter beaucoup d’efforts sur les capacités de l’oreille. Quand même, je me souviens qu’à un âge très précoce je m’intéressais au vieux latin et au vieux grec, ainsi qu’aux lettres hébraïques des commentaires de la Bible. La passion pour les énigmes écrites est donc très ancienne chez moi.
La langue hongroise étant réputée comme étant la plus difficile d’Europe il est normal que je m’y sois attaqué. Je suis donc allé pendant assez longtemps chez deux amis Hongrois pour apprendre la prononciation et quelques éléments de phrases.
La prononciation est spéciale pour le A bref mais à part cela les ensembles de consonnes sont des conventions simples et l’accent tonique est toujours sur la première syllabe. L’orthographe est purement phonétique. Quant à la structure de la phrase il y a les innombrables cas et la syntaxe particulière. On y trouve une grande richesse de voyelles, une formidable musicalité
Ces deux amis ont fini par partir en Australie. Je connais encore leur nom : Soltész (en allemand : Scholtés = Schultheiss = maire) et Hanvay, leurs prénoms étranges : Làszlo et Aladàr. C’est là que j’ai appris entre autres que le prénom Attila était très en vogue en Hongrie. C’est un peu comme Napoléon pour nous. Monde totalement étranger au bourg de Joeuf, inépuisable réserve de fer.
Quand ils sont partis ils m’ont demandé incidemment de leur donner mon dictionnaire hongrois-anglais que j’avais eu un mal fou à obtenir par correspondance à Paris. Sans y penser vraiment j’ai refusé puisqu’ils passaient aussi par Paris et c’était donc facile; s’ils avaient insisté je leur aurais donné bien sûr. Il est difficile de comprendre un étranger : ils ont été vexés sans doute et ne m’ont jamais écrit. Je regrette encore ma bêtise !
La plupart de tous ces ouvriers, souvent anciens officiers dans les diverses armées, habitaient à côté de l’usine dans le « Foyer des Célibataires », rue du Commerce. Je n’en parle simplement que parce que les gendarmes venaient souvent nous voir pour les pister et presque tout le temps ils les recherchaient pour le paiement des impôts ! C’était un an après leur départ généralement. Leur adresse était rue du Commerce, bien sûr. Quelle magnifique perte d’argent pour l’Etat et d’énergie pour la police. J’imagine que les gendarmes actuellement ont des soucis plus graves.
Je n’ai jamais compris comment des fonctionnaires du trésor si méfiants n’ont pas adopté le paiement des impôts à la source, surtout dans le cas d’étrangers de ce type, forcément nomades.
Le travail dans ce genre de bureau était payé à l’heure à cause de notre jeunesse dont ils profitaient. Il n’était pas question d’être payé au mois comme un « empaillé » mais à l’heure comme un « ouverier ». Si on était en retard de quelques minutes le matin le garde fermait la porte d’entrée pour qu’on perde une heure de paie.
De plus il fallait travailler le samedi matin « pour empêcher les ouvriers d’aller au café ». Les syndicats n’étaient pas encore nés en cet endroit. Les femmes mariées n’avaient pas le droit de travailler puisqu’elles avaient la (maigre) paie du mari.
Ce séjour à l’Embauchage n’allait pas durer. Quatre jeunes avaient été désignés pour réaliser un « contrôle thermique » dans l’usine sous la direction d’un jeune ingénieur de l’extérieur faisant partie d’un organisme officiel. J’en étais. Il fallait surtout se promener sur les conduites de gaz des hauts-fourneaux et prélever des échantillons pour les analyser. L’analyseur comportait quelques bouteilles avec des tubes de caoutchouc qu’il fallait manœuvrer dans le sens vertical pour faire apparaître la composition du gaz. C’était d’un intérêt fou et il fallait faire un rapport à thème sur certains aspects.
Le rapport, je n’ai pas eu de mal à le faire, j’ai même émis quelques idées farfelues que cet ingénieur a considérées très sérieusement. Ceux qui n’arrivaient à sortir de ce stage sans satisfecit devaient ensuite retourner dans quelque enfer. Toujours est-il que certains ont continué à faire ce type d’analyses et moi on m’a envoyé au Laboratoire Chimique de l’usine pour y analyser les fontes et les aciers. Je pense qu’on m’y a envoyé parce que j’avais dit que la chimie me faisait horreur à cause des odeurs.
Vers l’âge de 18 ans nous avons acheté un poste radio assez perfectionné à ondes courtes. C’est à partir de cet appareil que je me suis mis à étudier le russe en écoutant radio Moscou avec beaucoup de difficultés, étant donnée l’imperfection du poste et l’éloignement. J’ai inauguré un système consistant à apprendre la prononciation des mots en essayant de piquer au passage ce que j’entendais et en cherchant immédiatement le mot dans le dictionnaire. J’avais eu beaucoup de mal à trouver ce dictionnaire, par correspondance, à Paris. Evidemment il était impossible de comprendre la phrase mais après quelque apprentissage on pouvait reconnaître quoi chercher et où. L’oreille s’habituait. La difficulté avec le russe, qui est passionnant, c’est que l’accent tonique varie dans le même mot avec les cas et la conjugaison.
La salle de séjour était petite et unique et ma mère a eu beaucoup de patience à subir ces assauts de mots étrangers, sans aucun charme pour elle. La qualité de la transmission était très faible et c’est de cette époque que j’ai pris beaucoup d’intérêt à renforcer la réception des ondes (radio, télévision et plus tard, satellite).
Ma vie ne s’améliorait pas au point de vue « professionnel ». Depuis mon entrée en labo je travaillais des trois tournées, c’est-à-dire ; de 6 à 2, de 2 à 10 et de 10 à 6, sans arrêt pendant sept semaines, avec un seul dimanche.
Ces horaires m’ont permis vers 18 ans de passer quelques précieuses heures avec ma mère en plein jour.
La première fois que j’ai vécu la nuit au boulot j’ai été étonné d’être encore vivant le matin. Travailler de nuit est vivable à condition de ne pas faire grand’chose, ce qui n’était pas tout à fait le cas. Je me souviens d’un gars des Hauts-Fourneaux qui par fatigue et sommeil est tombé dans une poche à fonte. Quel désastre pour l’usine ! Il a fallu vider (perdre !) la poche sans pouvoir se servir du contenu car on n’a pas le droit d’utiliser ce fer mélangé à de la bidoche d’ouvrier. Le lendemain matin quand la police est venue constater l’accident( ?) il y avait un parapet tout neuf devant le lieu du désastre.
Ma santé générale ne s’améliorait pas ; toujours la même chose : dès que j’essayais de faire des projets d’études j’étais bloqué par les divers maux énumérés plus haut. L’espoir de m’en sortir étant très faible, je m’étais résigné à mon sort. Il n’y avait plus de bourse d’études de toutes façons.
En fait, il m’est très difficile de me souvenir exactement des détails physiques et psychologiques de cette période et je n’aime pas du tout en parler. Il paraît qu’on aime raconter sa jeunesse : ce n’est pas mon cas du tout.
Dans ce labo je travaillais seul puisque je constituais une équipe à moi tout seul, les autres tournées étant formées de 2 ou 3 « spécialistes ». Il s’agissait d’analyser de la poudre de fonte et d’acier qu’on nous apportait et qu’il fallait réduire par diverses manipulations d’acides sulfurique et chlorhydrique. Les résultats devaient servir à répartir l’acier selon des fabrications plus finies.
L’ennui c’est qu’on ne trouvait pas toujours les valeurs désirées et les chefs de service se retournaient contre les aides-chimistes en disant qu’ils n’avaient pas bien fait leur travail. D’où la tendance évidente à faire en sorte que le client (le chef) soit satisfait. J’étais écoeuré par les odeurs d’acides et le bruit, d’autant plus que mon estomac me faisait souffrir épisodiquement par des brûlures.
En ce qui concerne le travail de nuit le système instauré était le plus idiot qui puisse se concevoir. En effet, lors de la première tournée on se levait à 5 heures du matin, donc fatigue et ensuite on était de l’après-midi jusqu’à 10 heures du soir, c’est-à-dire que la journée était ressentie comme une prison pour la famille et pour soi-même. Enfin la semaine d’après on travaillait la nuit, de 10 heures du soir à 6 heures du matin.
Pour dormir dans la journée c’était difficile et seulement jusqu’à midi, car il y avait une école en face. Le pire c’était de recommencer à 5 heures du matin quand on n’avait que très peu dormi la semaine précédente. On était donc tout le temps crevé.
Il leur a fallu 20 ou 30 ans (je n’y étais plus, Dieu merci !) pour comprendre qu’il fallait mettre les tournées dans le sens inverse, à savoir : nuit, après-midi et matin, ce qui donnait une chance de pouvoir se reposer un peu mieux. Après la nuit sans beaucoup dormir, une matinée de récupération le matin lors de la tournée d’après-midi afin de reprendre un peu de sommeil et dormir plus longtemps et ensuite on pouvait plus facilement se lever à 5 heures pour travailler le matin. C’est quand même plus rationnel.
Le travail de nuit et de tournée n’est pas très favorable à la santé et à la vie de famille, c’est le moins qu’on puisse dire. Des travaux assez faibles ou des contrôles réguliers, ça va encore mais un travail près des hauts-fourneaux c’est certainement très malsain. Par ailleurs on est obligé de s’arrêter au moins une fois pour un casse-croûte et l’estomac n’aime pas tellement ces changements.
La nuit au travail j’étais seul et finalement je me suis servi de cette solitude, d’abord pour m’assoupir quelquefois et ensuite pour philosopher. En plein jour, je faisais partie, si je me souviens bien, d’une équipe réduite; je me souviens seulement d’un ancien du Vietnam, pas mal éméché habituellement, avec lequel nous chantions les chansons de Luis Mariano les après-midis, ce qui n’avait guère d’importance au point de vue de la musique, car tout était étouffé par le bruit des machines d’évacuation d’air. C’est d’ailleurs pour cela que nous chantions à tue-tête. Il me racontait qu’au Vietnam il avait eu des jumeaux, qu’il avait abandonnés,marié ici en France, avec enfants. J’avais du mal à comprendre cet abandon, mais pas sa conduite en général, car chacun sait que les extrêmes s’attirent.
C’est sur ces entrefaites que j’atteignis l’âge du service militaire. Perdu dans un trou de ce genre, sans espoir d’en sortir pour diverses raisons je voulais profiter de cette occasion pour naviguer afin de voir le monde. Sur les instances de ma mère j’ai montré le certificat qu’elle avait obtenu de la médecine maltraitante, disant que j’étais « incurable ». J’aurais pu ne pas le montrer, bien sûr, et éviter la réaction des autorités militaires, qui m’ont exempté illico.
A la réflexion, cet événement m’a épargné toutes les guerres coloniales stupides du Vietnam et d’Algérie, et si je suis encore vivant c’est peut-être pour cette raison.
La chanson « Je hais les dimanches » s’appliquait totalement à moi. Les réels efforts que je faisais pour communiquer ne donnaient que très peu de résultats et mes seuls divertissements n’allaient pas plus loin que le cinéma. Dés que je voyais une fille qui me plaisait tout était bloqué par le sentiment que ce que je pourrais dire n’avait aucun intérêt et je ne savais littéralement pas quoi lui dire.
Je me souviens en particulier d’une fois où j’avais réussi à savoir le nom de la fille qui se trouvait à côté de moi au cinéma. C’était déjà un miracle mais je suis resté toute la séance sans pouvoir sortir un mot (elle non plus !) et à la fin je l’ai laissée partir, honteux et muet. C’était comme deux boîtes de sardines restées fermées !
J’étais dans une ambiance familiale très protectrice mais quel serait mon avenir, comment allais-je m’en sortir ? Existait-il une issue ? Resterais-je en permanence dans cette usine pourrie ?
Les brûlures d’estomac qui survenaient à chaque émotion, démarche ou angoisse ou de façon inattendue me préoccupaient beaucoup, d’autant plus que je savais par des exemples dans mon entourage que tout cela devait mener à des ulcères plus sérieux.
Je voulais remplacer ma tête par une autre, plus terre à terre, plus vivante et plus conséquente.
C’est ainsi que ma soif de lecture, en particulier, de lecture des magazines féminins allait donner un résultat inattendu. et c’est pour cela que les poètes hongrois et les musiciens sont si nombreux. Dommage que le vocabulaire soit si lointain par rapport aux autres groupes linguistiques. puisqu’il était
5) Pomme
Newton vit une pomme tomber de l’arbre. Au lieu de la manger tout de suite ou de la mettre dans un panier pour plus tard, il s’attarda sur le fait qu’elle était attirée par la masse de la terre et non simplement qu’elle tombait, le fait en lui-même étant tellement banal que personne n’en déduisait rien. Il est vrai qu’il cherchait des explications, en tant que savant, à certains phénomènes astronomiques.
Sans comparer ma modeste situation à celle de Newton, il est certain que le hasard heureux ou malheureux fait beaucoup pour l’humanité.
Je lisais tous les magazines qui traînaient autour de moi, et en particulier les magazines féminins qui avaient l’avantage de parler de santé et de psychologie en plus des sujets habituels. Ma mère était sans doute abonnée au « Petit Echo de la Mode » parce qu’elle était ou avait été couturière. Bien sûr la mode, je m’en balançais, étant d’ailleurs incapable d’analyser quoi que ce soit à ce sujet.
Il y avait ce jour-là un article intitulé à peu près : « Votre enfant est-il gaucher ? Que faut-il faire ? ».
Il faut dire que je n’avais jamais pensé qu’il y eut un problème de ce côté parce que je n’avais jamais vu de gauchers dans ma famille ou à l’école. J’avais entendu parler comme tout le monde du grand Léonard de Vinci ou de Michel Ange mais ça me paraissait bien lointain et sans intérêt véritable.
Toujours est-il qu’on disait dans cet article que la main de l’un des côtés est commandée par l’hémisphère cérébral situé de l’autre côté, ce que j’ignorais sans doute et que souvent les gauchers ont l’œil « dominant » à gauche et qu’il fallait faire des tests de sautillements ( !!!) pour déterminer quelle jambe était « dominante ».
Suivait le conseil habituel de « laisser » le gaucher écrire de la main gauche tout en « l’encourageant » à écrire de la main droite pour faire comme tout le monde parce que c’était « plus facile » car pour écrire de la main gauche il fallait mettre la main « en crochet ».
Cet article était sans doute un ramassis de poncifs car l’auteur de l’article n’avait aucune ambition scientifique : il voulait simplement « rassurer » les mamans qui découvraient parmi leur nichée un gaucher, race à problèmes, sans doute.
Je savais évidemment que mon œil gauche était « directeur » puisque l’autre ne voyait pas grand-chose et on me disait toujours que mon épaule gauche était trop haute par rapport à l’autre parce que je me tenais mal. Sans avoir l’allure d’un disloqué, il est vrai que je me reposais souvent à droite.
Dans cet article, malgré le style employé, il n’y avait pas mention d’individus qui seraient gauchers de naissance « sans le savoir ». Tout l’article ne parlait que des tordus, nés gauchers, que leurs parents observaient avec angoisse.
Je me suis quand même dit, ce jour-là, que j’aurais pu rater, et pas un autre jour : « Pourquoi ne serais-je pas gaucher ? » tant j’étais à court d’espoir et de moyens de recyclage et sans du tout y croire.
En effet, je n’avais aucune force ni habileté du côté gauche et tout était à droite. Je me souviens d’un jour où je triais les pommes de terre avec ma grand’mère, qui m’y avait forcé. Comme elle voyait que c’était très lent malgré ma bonne volonté elle m’a dit : « Tu n’as donc qu’une main ? ». En effet, je n’avais qu’une main, la droite .
Si quelqu’un m’avait dit que j’étais gaucher de naissance je ne l’aurais pas cru. Aurais-je essayé ? Probablement pas.
J’ai quand même ESSAYE. Je voulais changer de tête. J’avais 22 ou 23 ans, donc j’étais « adulte ». Chacun sait que sous cette dénomination on entend l’individu qui n’apprend que dans la douleur sans l’amplification bénéfique due à la croissance et sans automatisme, avec une conscience totale de chaque geste.
La première chose que j’ai essayé de faire, c’est de manger de la main gauche. S’agissant de légumes il n’y a pas de difficulté mais qu’en est-il s’il faut couper sa viande ? Faut-il couper de la main gauche et manger de la main droite pour ne pas couper le rythme ou bien reposer le couteau et manger de cette main qui a coupé ?
Bien sûr, la logique veut qu’on mange avec la « première » main s’il ne s’agit que de manger sans effort mécanique, et des deux mains s’il y a quelque chose à couper (première main sur le couteau, en éveil et l’autre main pour manger). Ce système a eu pour effet tout d’abord de me forcer à manger plus lentement, ce qui n’était pas mauvais.
Ma mère a aussitôt vu que je mangeais de la main gauche et m’a dit : « Tiens encore une de tes fantaisies ; qu’est-ce qui te prend ? ».
Est-ce que je me souviens d’un passé très lointain ou est-ce que je l’ai rêvé plus tard pour essayer de savoir si j’avais montré des signes de « gaucherie » et pour trouver des raisons à l’inversion ? Il me vient une phrase : « Prends ta belle main ». Je l’ai probablement inventée.
J’ai répondu à sa question en disant: « Peut-être suis-je gaucher ? ». La tête de ma mère !
Comme le résultat de cette première activité n’était pas mauvais j’ai continué. Il fallait faire maintenant du travail manuel pour lequel je n’avais nulle habileté auparavant en dépit d’avoir essayé avec une certaine obstination. J’ai donc pris un marteau pour frapper des malheureux clous de la main gauche et un tournevis pour m’exercer à des mouvements de rotation. Ce que j’ai trouvé de plus difficile dans cette nouvelle activité c’est de lancer quelque chose au loin et surtout de faire des ricochets dans l’eau de la rivière.
Etant adulte il me fallait une explication et une justification à tous les exercices que je faisais. Je bâtis donc une théorie justifiant la différence entre les deux mains. Jusqu’ici on disait que la première main est plus habile ou plus puissante, ou les deux. C’est logique. Je me suis dit qu’il s’agissait plutôt d’une main active et d’une main passive, l’habileté et la force n’étant habituellement que le résultat d’exercices, ce que je constatais.
Je ne tardai pas à voir que chez les hommes on porte la serviette pleine de documents à l’aide de la deuxième main. Dans mon cas je l’avais toujours portée de la main droite. Chez la femme on porte par contre le bébé à l’aide de la première main, peut-être parce qu’il est lourd ou précieux, donc mérite toute l’attention de la première main. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que la première main est liée au sexe individuel tandis que la deuxième chez le même individu représente l’autre sexe.
Pour l’instant nous n’en étions qu’à des exercices qui semblaient me réussir, notamment du côté de l’estomac. Les battements de cœur, genre palpitations, se raréfiaient et les brûlures d’estomac allaient mieux.
Après trois mois je n’ai plus eu de douleurs du type ulcères et elles ne sont jamais revenues. Les maux de tête étaient du type migraine, c’est-à-dire, plutôt mal de tête derrière le front gauche et une sensation de vide derrière le front droit. Je ne me souviens plus des détails du déroulement des évènements.
Tout en n’y croyant toujours pas j’ai poursuivi mes exercices : j’avais un sentiment de honte de montrer en public ce que je faisais de la main gauche ; c’est une forme de déclaration et de défi, et surtout je ne comprenais pas pourquoi j’aurais pu être « un gaucher qui s’ignore ». En fait, les gens n’ont guère d’esprit d’observation et se moquent de ces détails (sauf s’il s’agit de l’écriture). Je n’avais jamais entendu parler de ce type d’individu et évidemment je n’osais pas en parler pour ne pas passer pour un cinglé.
J’avais déjà noté des différences dans mon comportement : moi qui étais toujours dans la lune et qui ne pouvait se concentrer rigoureusement sur une activité manuelle je commençais à ne plus laisser tomber les objets sans raison. J’avais besoin de ces exercices manuels en général car j’avais toujours considéré les « purs » intellectuels comme des incomplets ou des individus non équilibrés.
En trois mois d’efforts le bras gauche est devenu plus fort que l’autre alors qu’il n’avait jamais eu à faire d’exercices auparavant.
Travailler sur soi-même de cette façon exige une attention de tous les instants Le problème d’ailleurs est de savoir quoi faire de la nouvelle « deuxième » main qui a tendance à agir. Elle devient un support ou un renfort mais elle est encombrante !
Je me suis rendu compte qu’il fallait arriver à l’exercice le plus difficile : l’écriture. Tout d’abord j’avais honte du résultat malhabile obtenu étant donné que j’écrivais très bien, très vite et très clairement de la main droite. De plus c’est un geste déclaratif qui est encore plus public et surtout officiel et ceux qui me connaissaient ne manqueraient pas de placer leurs remarques ironiques ou méchantes.
La seule question très originale qu’ils posaient c’était : Es-tu gaucher ? ». Pour compliquer ma réponse je disais : « Ma main droite est à gauche », ce qui les perturbait et au fond n’était pas faux. La chance que j’avais c’était de travailler la plupart du temps tout seul et la nuit ou l’après-midi. Je forçais ma main à suivre la ligne et c’était fatiguant mais sain, sans énervement.
La « difficulté » ou plutôt la différence avec la main droite c’est qu’il faut écrire vers l’INTERIEUR et non vers l’EXTERIEUR, donc un style complètement différent qui ne me plaisait pas : j’avais toujours eu horreur d’aller vers moi-même et je préférais de loin faire des mouvements vers l’extérieur.
Tout de suite l’image de l’écriture arabe s’est imposée à moi. Ce n’était vraiment pas mon idéal. Dans les livres assez rares sur la latéralité gauchère que j’ai lus par la suite je n’ai jamais vu personne expliquer cette situation par les notions de mouvement vers le centre ou vers le dehors alors qu’on voit ainsi parfaitement pourquoi un enfant gaucher à tendance à écrire en miroir puisque pour lui ce qui compte c’est la direction du mouvement et non la copie servile d’un modèle. En effet une écriture est une œuvre personnelle et non une copie.
Ce problème m’a tourmenté pendant des années parce que je ne voulais pas ressembler à ceux qui écrivaient vers l’intérieur. Ce type de mouvement d’écriture est le plus ancien et seuls les Arabes et les Juifs, avec peu d’autres, l’ont gardé.
En fait, il y a deux différences fondamentales par rapport à l’écriture arabe ; tout d’abord et c’est le plus important dans l’écriture gauchère toutes les voyelles sont notées à égalité avec les consonnes et le mouvement de la main gauche va vers le foie, alors que celui de la main droite (dans l’écriture arabe) va vers le coeur. A ce stade je n’avais pas encore théorisé les systèmes d’écriture et je ne savais pas que toute écriture (tout système) a une signification distincte.
Toujours est-il que j’écrivais devant moi à l’horizontale et non « en crochet » ou penché vers la gauche comme la plupart des gauchers « gauchisants pour l ‘écriture ». Je n’ai jamais pu écrire penché vers le bas dans le sens du mouvement comme certains gauchers le font. Bien sûr aller vers la droite, c’est-à-dire dans la direction où je voyais le moins (peut-être deux dixièmes de l’œil droit à cette époque) n’était pas une perspective très plaisante.
J’en profite pour dire que quand on est plus ou moins borgne depuis le début certaines connexions entre les neurones de la vision ne se font sans doute pas dans l’enfance et ceci a une influence sur la vue du relief ou la sensation de voir un ensemble plutôt que point par point. De plus et je ne le savais pas, l’œil gauche « louchait » en hauteur c’est-à-dire qu’il voyait (et qu’il voit encore) plus haut que l’autre (le remède c’est un prisme).
Quand j’ai vu pour la première fois de l’œil droit au moyen d’une lentille de contact il est probable que certaines connexions neuronales que je n’avais pas n’ont pas été récupérées ou produites
Ecrire est l’exercice le plus délicat et le plus difficile. La nuit au travail je passais mon bras sous le robinet pour le « refroidir ».
Les maux de tête ont disparus pour toujours ; en combien de temps je ne saurais le dire. Le développement du bras gauche a soulagé les épaules et le dos. Plus de mal de dos. Plus de palpitations.
Ma langue s’est libérée ; je me suis mis à parler, mon genre de timidité a changé, puis disparu. Actuellement je suis considéré comme très bavard. On dit de moi : « Il ne parle pas, il pense tout haut ».
Tout n’était pas devenu paradisiaque : il y avait toujours la honte d’écrire « maladroitement » en public et surtout signer ! A cette époque j’agissais en ambidextre mais après une certaine période de rodage j’ai compris que je devais choisir car je devenais très instable. J’ai donc choisi.
Un mot sur les jambes : dans l’article dont je parle, on disait qu’on pouvait être droitier de la main et gaucher de la jambe. Il est évident que cette situation résulte d’exercices et non de la nature, car le cerveau dominant qui détermine la première main ne peut se trouver des deux côtés. Ce serait idiot. J’ai d’ailleurs eu ce problème car la jambe ne voulait pas suivre mais ceci résultait du fait que j‘étais devenu ambidextre.
Je rassure tout le monde : quand on a exercé une main même si on ne l’exerce plus c’est acquis et à n’importe quel âge cette habileté existe toujours : c’est mémorisé et thésaurisé une fois pour toutes. Dire qu’on ne PEUT PAS exercer les deux mains avec autant d’habileté l’une que l’autre est FAUX.
On déclare à tout propos que le centre de la parole est dans un seul hémisphère du cerveau. Ceci me paraît totalement idiot : il est fort probable que ce centre soit construit par des connexions neuronales et pourquoi ne le serait-il pas dans les deux hémisphères ? Peut-être que certains individus n’ont qu’un centre mais tout le monde est-il semblable de ce côté ? Est-ce que ceux qui parlent une ou plusieurs langues sont de ce type ? En tout cas, un enfant non sollicité, se trouvant dans un entourage d’animaux ne parlera jamais, ce qui prouve à contrario que c’est la sollicitation qui produit « le centre du langage ».
Par la suite, j’ai essayé de revenir en arrière, de reprendre la main droite : après deux ou trois jours j’ai abandonné car je me sentais « rétréci ». Les mêmes maux semblaient revenir.
J’ai parlé à des gauchers et à des droitiers de ma situation mais presque personne n’a compris pourquoi, étant soi-disant gaucher de naissance, j’aurais pu n’exercer que la main droite sans le moindre souvenir d’une autre attitude alors qu’un gaucher dit « contrarié » s’en souvient toute sa vie et d’ailleurs ne fait pas le moindre effort pour revenir à sa situation de naissance lorsqu’il est adulte du fait qu’il est très « fier » d’écrire de la main droite.
En effet, le sentiment de ne pas être comme tout le monde est intolérable pour un enfant. On arrive donc à le persuader qu’il a tort de suivre sa nature. J’ai donc abandonné toute explication orale et ainsi j’ai progressé tout seul. (Sans rien écrire sur mes aventures, j’étais bloqué à ce niveau.) En effet, je n’ai pas du tout envie d’inviter des gens à entrer dans une sorte de secte de gauchers redressés.
J’ai donc beaucoup cherché à comprendre et j’ai trouvé certaines choses que d’autres chapitres vont traiter. Je me suis efforcé de ne pas me laisser influencer par des rapports écrits très banals et très décevants sur cette question. C’est un peu normal car qui a été de « l’autre côté du miroir » et en est revenu ?
Je n’aurais rien pu découvrir si je n’avais trouvé un moyen de déterminer (par la détection au niveau des yeux, dirigée sur tout le corps) si quelqu’un est gaucher de « naissance », sans qu’il se doute qu’on l’observe, et si je n’avais pas trouvé comment on peut savoir par la voix (basée sur les voyelles ou les consonnes, en fonction du sexe) si un individu est inversé totalement, ou « simplement » contrarié (pour l‘écriture). La réaction est la même dans ces deux derniers cas (totalement inversé ou partiellement inversé pour l’écriture seulement), ce qui montre que l’écriture compte énormément dans l’ensemble des activités même si on n’écrit plus beaucoup à la main, depuis l’ordinateur.
Comme indiqué plus haut un exercice et donc une habileté sont inscrits éternellement dans le cerveau et donc caractérisent l’individu durablement même s’il n’exerce plus.
Les raisons pour justifier la re-latéralisation ne manquent pas puisqu’une inversion des membres se répercute négativement sur le centre.
Mais d’où vient une tendance à inverser une disposition de naissance ? Sans entrer dans les détails maintenant parce que ce chapitre n’est que narratif, on peut dire que ça arrive très tôt, vers deux ans. Il y a l’ambiance envahissante, le fait de faire comme les autres pour ne pas être seul, l’ignorance de l’importance de la latéralité et la qualité des parents.
Si un parent de l’autre sexe est dominant n’aura-t-on pas tendance à l’imiter en cherchant à devenir comme lui ? Si on préfère un des parents à cause de sa valeur et de sa présence ne néglige-t-on pas les 50% représentés par l’autre parent et donc l’autre partie de soi-même ? De même, si un des parents est absent ou inconnu, le déséquilibre résultant peut avoir une grande influence sur la latéralité choisie.
Mon expérience m’a appris qu’un individu bien latéralisé considère en général ses deux parents, connus ou inconnus, comme étant d’égale valeur même s’il peut préférer et chérir l’un des deux pour des raisons objectives. Bien sûr si la latéralité se déterminait aussi facilement que le sexe ce serait plus pratique.
En tout cas il vaut mieux faire le saut à 16 ans qu’à 23 ou 40.
Ma voix était devenue plus ferme et plus grave. Il était temps de changer d’atmosphère et de réaliser quelque ambition honnête.
Sans comparer ma modeste situation à celle de Newton, il est certain que le hasard heureux ou malheureux fait beaucoup pour l’humanité.
Je lisais tous les magazines qui traînaient autour de moi, et en particulier les magazines féminins qui avaient l’avantage de parler de santé et de psychologie en plus des sujets habituels. Ma mère était sans doute abonnée au « Petit Echo de la Mode » parce qu’elle était ou avait été couturière. Bien sûr la mode, je m’en balançais, étant d’ailleurs incapable d’analyser quoi que ce soit à ce sujet.
Il y avait ce jour-là un article intitulé à peu près : « Votre enfant est-il gaucher ? Que faut-il faire ? ».
Il faut dire que je n’avais jamais pensé qu’il y eut un problème de ce côté parce que je n’avais jamais vu de gauchers dans ma famille ou à l’école. J’avais entendu parler comme tout le monde du grand Léonard de Vinci ou de Michel Ange mais ça me paraissait bien lointain et sans intérêt véritable.
Toujours est-il qu’on disait dans cet article que la main de l’un des côtés est commandée par l’hémisphère cérébral situé de l’autre côté, ce que j’ignorais sans doute et que souvent les gauchers ont l’œil « dominant » à gauche et qu’il fallait faire des tests de sautillements ( !!!) pour déterminer quelle jambe était « dominante ».
Suivait le conseil habituel de « laisser » le gaucher écrire de la main gauche tout en « l’encourageant » à écrire de la main droite pour faire comme tout le monde parce que c’était « plus facile » car pour écrire de la main gauche il fallait mettre la main « en crochet ».
Cet article était sans doute un ramassis de poncifs car l’auteur de l’article n’avait aucune ambition scientifique : il voulait simplement « rassurer » les mamans qui découvraient parmi leur nichée un gaucher, race à problèmes, sans doute.
Je savais évidemment que mon œil gauche était « directeur » puisque l’autre ne voyait pas grand-chose et on me disait toujours que mon épaule gauche était trop haute par rapport à l’autre parce que je me tenais mal. Sans avoir l’allure d’un disloqué, il est vrai que je me reposais souvent à droite.
Dans cet article, malgré le style employé, il n’y avait pas mention d’individus qui seraient gauchers de naissance « sans le savoir ». Tout l’article ne parlait que des tordus, nés gauchers, que leurs parents observaient avec angoisse.
Je me suis quand même dit, ce jour-là, que j’aurais pu rater, et pas un autre jour : « Pourquoi ne serais-je pas gaucher ? » tant j’étais à court d’espoir et de moyens de recyclage et sans du tout y croire.
En effet, je n’avais aucune force ni habileté du côté gauche et tout était à droite. Je me souviens d’un jour où je triais les pommes de terre avec ma grand’mère, qui m’y avait forcé. Comme elle voyait que c’était très lent malgré ma bonne volonté elle m’a dit : « Tu n’as donc qu’une main ? ». En effet, je n’avais qu’une main, la droite .
Si quelqu’un m’avait dit que j’étais gaucher de naissance je ne l’aurais pas cru. Aurais-je essayé ? Probablement pas.
J’ai quand même ESSAYE. Je voulais changer de tête. J’avais 22 ou 23 ans, donc j’étais « adulte ». Chacun sait que sous cette dénomination on entend l’individu qui n’apprend que dans la douleur sans l’amplification bénéfique due à la croissance et sans automatisme, avec une conscience totale de chaque geste.
La première chose que j’ai essayé de faire, c’est de manger de la main gauche. S’agissant de légumes il n’y a pas de difficulté mais qu’en est-il s’il faut couper sa viande ? Faut-il couper de la main gauche et manger de la main droite pour ne pas couper le rythme ou bien reposer le couteau et manger de cette main qui a coupé ?
Bien sûr, la logique veut qu’on mange avec la « première » main s’il ne s’agit que de manger sans effort mécanique, et des deux mains s’il y a quelque chose à couper (première main sur le couteau, en éveil et l’autre main pour manger). Ce système a eu pour effet tout d’abord de me forcer à manger plus lentement, ce qui n’était pas mauvais.
Ma mère a aussitôt vu que je mangeais de la main gauche et m’a dit : « Tiens encore une de tes fantaisies ; qu’est-ce qui te prend ? ».
Est-ce que je me souviens d’un passé très lointain ou est-ce que je l’ai rêvé plus tard pour essayer de savoir si j’avais montré des signes de « gaucherie » et pour trouver des raisons à l’inversion ? Il me vient une phrase : « Prends ta belle main ». Je l’ai probablement inventée.
J’ai répondu à sa question en disant: « Peut-être suis-je gaucher ? ». La tête de ma mère !
Comme le résultat de cette première activité n’était pas mauvais j’ai continué. Il fallait faire maintenant du travail manuel pour lequel je n’avais nulle habileté auparavant en dépit d’avoir essayé avec une certaine obstination. J’ai donc pris un marteau pour frapper des malheureux clous de la main gauche et un tournevis pour m’exercer à des mouvements de rotation. Ce que j’ai trouvé de plus difficile dans cette nouvelle activité c’est de lancer quelque chose au loin et surtout de faire des ricochets dans l’eau de la rivière.
Etant adulte il me fallait une explication et une justification à tous les exercices que je faisais. Je bâtis donc une théorie justifiant la différence entre les deux mains. Jusqu’ici on disait que la première main est plus habile ou plus puissante, ou les deux. C’est logique. Je me suis dit qu’il s’agissait plutôt d’une main active et d’une main passive, l’habileté et la force n’étant habituellement que le résultat d’exercices, ce que je constatais.
Je ne tardai pas à voir que chez les hommes on porte la serviette pleine de documents à l’aide de la deuxième main. Dans mon cas je l’avais toujours portée de la main droite. Chez la femme on porte par contre le bébé à l’aide de la première main, peut-être parce qu’il est lourd ou précieux, donc mérite toute l’attention de la première main. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que la première main est liée au sexe individuel tandis que la deuxième chez le même individu représente l’autre sexe.
Pour l’instant nous n’en étions qu’à des exercices qui semblaient me réussir, notamment du côté de l’estomac. Les battements de cœur, genre palpitations, se raréfiaient et les brûlures d’estomac allaient mieux.
Après trois mois je n’ai plus eu de douleurs du type ulcères et elles ne sont jamais revenues. Les maux de tête étaient du type migraine, c’est-à-dire, plutôt mal de tête derrière le front gauche et une sensation de vide derrière le front droit. Je ne me souviens plus des détails du déroulement des évènements.
Tout en n’y croyant toujours pas j’ai poursuivi mes exercices : j’avais un sentiment de honte de montrer en public ce que je faisais de la main gauche ; c’est une forme de déclaration et de défi, et surtout je ne comprenais pas pourquoi j’aurais pu être « un gaucher qui s’ignore ». En fait, les gens n’ont guère d’esprit d’observation et se moquent de ces détails (sauf s’il s’agit de l’écriture). Je n’avais jamais entendu parler de ce type d’individu et évidemment je n’osais pas en parler pour ne pas passer pour un cinglé.
J’avais déjà noté des différences dans mon comportement : moi qui étais toujours dans la lune et qui ne pouvait se concentrer rigoureusement sur une activité manuelle je commençais à ne plus laisser tomber les objets sans raison. J’avais besoin de ces exercices manuels en général car j’avais toujours considéré les « purs » intellectuels comme des incomplets ou des individus non équilibrés.
En trois mois d’efforts le bras gauche est devenu plus fort que l’autre alors qu’il n’avait jamais eu à faire d’exercices auparavant.
Travailler sur soi-même de cette façon exige une attention de tous les instants Le problème d’ailleurs est de savoir quoi faire de la nouvelle « deuxième » main qui a tendance à agir. Elle devient un support ou un renfort mais elle est encombrante !
Je me suis rendu compte qu’il fallait arriver à l’exercice le plus difficile : l’écriture. Tout d’abord j’avais honte du résultat malhabile obtenu étant donné que j’écrivais très bien, très vite et très clairement de la main droite. De plus c’est un geste déclaratif qui est encore plus public et surtout officiel et ceux qui me connaissaient ne manqueraient pas de placer leurs remarques ironiques ou méchantes.
La seule question très originale qu’ils posaient c’était : Es-tu gaucher ? ». Pour compliquer ma réponse je disais : « Ma main droite est à gauche », ce qui les perturbait et au fond n’était pas faux. La chance que j’avais c’était de travailler la plupart du temps tout seul et la nuit ou l’après-midi. Je forçais ma main à suivre la ligne et c’était fatiguant mais sain, sans énervement.
La « difficulté » ou plutôt la différence avec la main droite c’est qu’il faut écrire vers l’INTERIEUR et non vers l’EXTERIEUR, donc un style complètement différent qui ne me plaisait pas : j’avais toujours eu horreur d’aller vers moi-même et je préférais de loin faire des mouvements vers l’extérieur.
Tout de suite l’image de l’écriture arabe s’est imposée à moi. Ce n’était vraiment pas mon idéal. Dans les livres assez rares sur la latéralité gauchère que j’ai lus par la suite je n’ai jamais vu personne expliquer cette situation par les notions de mouvement vers le centre ou vers le dehors alors qu’on voit ainsi parfaitement pourquoi un enfant gaucher à tendance à écrire en miroir puisque pour lui ce qui compte c’est la direction du mouvement et non la copie servile d’un modèle. En effet une écriture est une œuvre personnelle et non une copie.
Ce problème m’a tourmenté pendant des années parce que je ne voulais pas ressembler à ceux qui écrivaient vers l’intérieur. Ce type de mouvement d’écriture est le plus ancien et seuls les Arabes et les Juifs, avec peu d’autres, l’ont gardé.
En fait, il y a deux différences fondamentales par rapport à l’écriture arabe ; tout d’abord et c’est le plus important dans l’écriture gauchère toutes les voyelles sont notées à égalité avec les consonnes et le mouvement de la main gauche va vers le foie, alors que celui de la main droite (dans l’écriture arabe) va vers le coeur. A ce stade je n’avais pas encore théorisé les systèmes d’écriture et je ne savais pas que toute écriture (tout système) a une signification distincte.
Toujours est-il que j’écrivais devant moi à l’horizontale et non « en crochet » ou penché vers la gauche comme la plupart des gauchers « gauchisants pour l ‘écriture ». Je n’ai jamais pu écrire penché vers le bas dans le sens du mouvement comme certains gauchers le font. Bien sûr aller vers la droite, c’est-à-dire dans la direction où je voyais le moins (peut-être deux dixièmes de l’œil droit à cette époque) n’était pas une perspective très plaisante.
J’en profite pour dire que quand on est plus ou moins borgne depuis le début certaines connexions entre les neurones de la vision ne se font sans doute pas dans l’enfance et ceci a une influence sur la vue du relief ou la sensation de voir un ensemble plutôt que point par point. De plus et je ne le savais pas, l’œil gauche « louchait » en hauteur c’est-à-dire qu’il voyait (et qu’il voit encore) plus haut que l’autre (le remède c’est un prisme).
Quand j’ai vu pour la première fois de l’œil droit au moyen d’une lentille de contact il est probable que certaines connexions neuronales que je n’avais pas n’ont pas été récupérées ou produites
Ecrire est l’exercice le plus délicat et le plus difficile. La nuit au travail je passais mon bras sous le robinet pour le « refroidir ».
Les maux de tête ont disparus pour toujours ; en combien de temps je ne saurais le dire. Le développement du bras gauche a soulagé les épaules et le dos. Plus de mal de dos. Plus de palpitations.
Ma langue s’est libérée ; je me suis mis à parler, mon genre de timidité a changé, puis disparu. Actuellement je suis considéré comme très bavard. On dit de moi : « Il ne parle pas, il pense tout haut ».
Tout n’était pas devenu paradisiaque : il y avait toujours la honte d’écrire « maladroitement » en public et surtout signer ! A cette époque j’agissais en ambidextre mais après une certaine période de rodage j’ai compris que je devais choisir car je devenais très instable. J’ai donc choisi.
Un mot sur les jambes : dans l’article dont je parle, on disait qu’on pouvait être droitier de la main et gaucher de la jambe. Il est évident que cette situation résulte d’exercices et non de la nature, car le cerveau dominant qui détermine la première main ne peut se trouver des deux côtés. Ce serait idiot. J’ai d’ailleurs eu ce problème car la jambe ne voulait pas suivre mais ceci résultait du fait que j‘étais devenu ambidextre.
Je rassure tout le monde : quand on a exercé une main même si on ne l’exerce plus c’est acquis et à n’importe quel âge cette habileté existe toujours : c’est mémorisé et thésaurisé une fois pour toutes. Dire qu’on ne PEUT PAS exercer les deux mains avec autant d’habileté l’une que l’autre est FAUX.
On déclare à tout propos que le centre de la parole est dans un seul hémisphère du cerveau. Ceci me paraît totalement idiot : il est fort probable que ce centre soit construit par des connexions neuronales et pourquoi ne le serait-il pas dans les deux hémisphères ? Peut-être que certains individus n’ont qu’un centre mais tout le monde est-il semblable de ce côté ? Est-ce que ceux qui parlent une ou plusieurs langues sont de ce type ? En tout cas, un enfant non sollicité, se trouvant dans un entourage d’animaux ne parlera jamais, ce qui prouve à contrario que c’est la sollicitation qui produit « le centre du langage ».
Par la suite, j’ai essayé de revenir en arrière, de reprendre la main droite : après deux ou trois jours j’ai abandonné car je me sentais « rétréci ». Les mêmes maux semblaient revenir.
J’ai parlé à des gauchers et à des droitiers de ma situation mais presque personne n’a compris pourquoi, étant soi-disant gaucher de naissance, j’aurais pu n’exercer que la main droite sans le moindre souvenir d’une autre attitude alors qu’un gaucher dit « contrarié » s’en souvient toute sa vie et d’ailleurs ne fait pas le moindre effort pour revenir à sa situation de naissance lorsqu’il est adulte du fait qu’il est très « fier » d’écrire de la main droite.
En effet, le sentiment de ne pas être comme tout le monde est intolérable pour un enfant. On arrive donc à le persuader qu’il a tort de suivre sa nature. J’ai donc abandonné toute explication orale et ainsi j’ai progressé tout seul. (Sans rien écrire sur mes aventures, j’étais bloqué à ce niveau.) En effet, je n’ai pas du tout envie d’inviter des gens à entrer dans une sorte de secte de gauchers redressés.
J’ai donc beaucoup cherché à comprendre et j’ai trouvé certaines choses que d’autres chapitres vont traiter. Je me suis efforcé de ne pas me laisser influencer par des rapports écrits très banals et très décevants sur cette question. C’est un peu normal car qui a été de « l’autre côté du miroir » et en est revenu ?
Je n’aurais rien pu découvrir si je n’avais trouvé un moyen de déterminer (par la détection au niveau des yeux, dirigée sur tout le corps) si quelqu’un est gaucher de « naissance », sans qu’il se doute qu’on l’observe, et si je n’avais pas trouvé comment on peut savoir par la voix (basée sur les voyelles ou les consonnes, en fonction du sexe) si un individu est inversé totalement, ou « simplement » contrarié (pour l‘écriture). La réaction est la même dans ces deux derniers cas (totalement inversé ou partiellement inversé pour l’écriture seulement), ce qui montre que l’écriture compte énormément dans l’ensemble des activités même si on n’écrit plus beaucoup à la main, depuis l’ordinateur.
Comme indiqué plus haut un exercice et donc une habileté sont inscrits éternellement dans le cerveau et donc caractérisent l’individu durablement même s’il n’exerce plus.
Les raisons pour justifier la re-latéralisation ne manquent pas puisqu’une inversion des membres se répercute négativement sur le centre.
Mais d’où vient une tendance à inverser une disposition de naissance ? Sans entrer dans les détails maintenant parce que ce chapitre n’est que narratif, on peut dire que ça arrive très tôt, vers deux ans. Il y a l’ambiance envahissante, le fait de faire comme les autres pour ne pas être seul, l’ignorance de l’importance de la latéralité et la qualité des parents.
Si un parent de l’autre sexe est dominant n’aura-t-on pas tendance à l’imiter en cherchant à devenir comme lui ? Si on préfère un des parents à cause de sa valeur et de sa présence ne néglige-t-on pas les 50% représentés par l’autre parent et donc l’autre partie de soi-même ? De même, si un des parents est absent ou inconnu, le déséquilibre résultant peut avoir une grande influence sur la latéralité choisie.
Mon expérience m’a appris qu’un individu bien latéralisé considère en général ses deux parents, connus ou inconnus, comme étant d’égale valeur même s’il peut préférer et chérir l’un des deux pour des raisons objectives. Bien sûr si la latéralité se déterminait aussi facilement que le sexe ce serait plus pratique.
En tout cas il vaut mieux faire le saut à 16 ans qu’à 23 ou 40.
Ma voix était devenue plus ferme et plus grave. Il était temps de changer d’atmosphère et de réaliser quelque ambition honnête.
6) Les yeux
En Europe, en Amérique et dans les pays de race blanche les yeux sont bleus, noirs, gris ou bruns. On apprécie beaucoup leur couleur et on y attache une certaine importance esthétique.
En Asie et en Afrique, dans les races jaunes et noires, on ne parle jamais de la couleur des yeux et pour cause car les yeux sont tous plus ou moins sombres.
Une bonne vue simplifie énormément la vie et permet presque toutes les activités et toutes les bêtises. Comment des individus ayant une vue correcte apprécient-ils la chance qu’ils ont ? A première vue (!) ils savent à peine où sont leurs yeux. Ce n’est en fait que lorsque quelque chose cloche qu’on commence à se demander ce qui se passe et à comprendre que c’est un miracle que tout aille bien.
Dans mon enfance je ne voyais que de l’œil gauche, environ 6 à 7 dixièmes, et presque pas, mettons 2 dixièmes, de l’œil droit. Je suppose qu’à l’école ça ne me dérangeait pas tellement du moment que je me trouvais dans les premiers rangs. Bien sûr, comme la plupart des gens je ne savais pas ce qu’était un myope (qui voit trop bien de près ; comment peut-on voir trop bien ?) et un hypermétrope (qui voit trop bien de loin), et encore moins un astigmate (vision inégale dans les différents plans et donc plus ou moins floue) ou un emmétrope (vue normale).
A propos des dixièmes, il faut dire que ce n’est qu’une constatation pratique permettant de noter avec des chiffres qu’on voit une certaine proportion des lettres du tableau ; si vous voyez dix dixièmes, vous avez vu tout le tableau ; donc, en principe vous n’avez pas besoin de correction par lunettes ou autres instruments. Un dixième veut dire alors : dix pour cent de la vue normale admise. Les aviateurs ont souvent plus de dix dixièmes.
Pour retrouver une vue normale, si possible, il faut des verres ayant telle ou telle puissance, en dioptries négatives ou positives. Bien souvent, ce n’est pas suffisant pour y arriver.
J’ai du avoir des petites lunettes de myope que je détestais ; je me souviens seulement qu’elles me donnaient mal à la tête et je ne les mettais que pour voir de loin autant qu’il était possible. A l’heure actuelle, si j’étais dans ce cas, je ne les utiliserais que pour voir la télévision ou pour aller au cinéma. Mais le cinéma je n’y suis allé que très tardivement pour la première fois. Dans ces temps reculés, les ophtalmologistes (grec, plus chic) qu’on appelait oculistes (latin, moins chic) parce qu’ils n’étaient pas médecins, les marchands de lunettes étant appelés opticiens (ou vice versa) n’avaient guère d’instruments permettant d’examiner l’œil et notamment sa cornée.
Des verres de lunettes étaient placés sur l’œil, comme au Moyen Age et seuls ceux qui savaient lire avaient la chance de pouvoir montrer s’ils voyaient ou non. J’exagère à peine.
Vers 12/13 ans vers la fin de la guerre j’ai eu d’autres lunettes que je détestais encore plus mais je me les rappelle parce qu’elles me faisaient mal au nez. On parlait vaguement à mes parents d’astigmatisme et de myopie mais personne parmi les patients n’avait l’idée d’examiner ce que disait l’ordonnance : les dioptries et les axes de correction de l’astigmatisme, s’ils étaient indiqués, n’intéressaient que l’opticien fabricant de lunettes.
Cette malédiction des yeux m’a poursuivi tout le temps de la préadolescence et à 16 ans j’ai du abandonner mes études à cause de maux de tête dont la cause principale était peut-être une mauvaise vue « non corrigée ».
«Corriger » veut dire non point guérir mais compenser si possible les défauts par des prothèses sous formes de lunettes ou de lentilles (inconnues à cette époque). C’est à ce moment qu’on apprend que les maladies ont été inventées avant les médecins et que ces derniers sont toujours en retard d’un train ou d’un métro.
A Paris, je me suis décidé à aller chez un opticien des Champs Elysées, à succursales multiples, dont la vitrine parlait de lentilles de contact. Je suis donc entré timidement pour demander à faire un essai gratuit. Une dame m’a reçu aussitôt et m’a examiné dans un appareil qui était probablement un ophtalmoscope. Elle a déclaré que j’avais un superbe kératocône à chaque œil (quelle constatation joyeuse pour elle…et pour moi qui comprenait enfin un peu) et m’y a placé des lentilles d’essai.
Pour la première fois de ma vie j’ai vu de l’œil droit mais je pleurais à chaudes larmes. Dans ces temps lointains les lentilles étaient dures, en plexiglas ou à peu près, et l’adaptation était plus qu’approximative. C’est pour cela que je pleurais. Au bout d’une demi-heure je me sentais un peu mieux mais tout de suite j’ai perçu une telle transformation non seulement dans ma vue mais aussi dans le système nerveux tendu lié à la vision qu’au risque de me ruiner j’ai tout de suite commandé une paire de lentilles.
Le prix était plus que prohibitif pour un ouvrier : c’était à peu près le quart de ma paie mensuelle. Cette dame était enthousiasmée par les résultats que donnaient les lentilles; elle m’a quand même envoyé chez un (le) spécialiste des lentilles pour la France, et par la même occasion le spécialiste du kératocône (en grec : cornée et cône).
Dans un sens j’étais soulagé qu’on ait décelé chez moi l’existence d’une cornée et même de deux cornées évoluant en forme de cônes (au lieu d’une courbe assez régulière, comme tout le monde); cela expliquait pourquoi les lunettes de myope (avec à la rigueur un axe principal d’astigmatisme) ne pouvaient que me donner mal à la tête sans remédier aux défauts oculaires. Cette horrible maladie avait ceci de particulier qu’elle s’amplifiait, évidemment vers le pire, de façon plus ou moins lente. Ce qui me flattait assez c’est qu’il me faudrait des lentilles tout le temps car les lunettes qu’intuitivement je détestais ne peuvent corriger un profond astigmatisme irrégulier produit par les déformations de la cornée. Non seulement je ne voyais pas de loin mais il m’était très difficile de supporter les lumières de la rue quand il faisait nuit car un point lumineux était vu sous la forme de cercles lumineux sans aucune possibilité d’une plus fine concentration.
Dans ces temps reculés les lentilles n’étaient pas faites pour les yeux mais c’était les yeux qui s’adaptaient aux lentilles. Avec plus de précision: après avoir porté mes lentilles une heure ou deux (tolérance maximale, autrement débauche de larmes) je n’en avais plus besoin pour le restant de la journée : ce n’était pas le fait d’avoir été à Lourdes entre temps qui provoquait ce bienfait mais le massage sans pitié de la lentille sur la cornée qui produisait une empreinte de type plus régulier que la forme distordue de la cornée naturelle et qui me permettait de voir comme un chef d’un bout à l’autre des Champs Elysées.
Quand j’en ai parlé à l’opticienne elle était officiellement ravie mais en fait ne devait pas tout à fait penser que c’était la panacée, puisqu'en principe elle en savait plus que moi sur les yeux. On parlait dans le magasin de la fille (myope) du duc de La Rochefoucauld qui dans le même cas n’avait plus besoin de lunettes... Très impressionné par le destin de cette lady je me demandais quand même si tout cela était bien supportable et bien sain à long terme.
Peu de temps après, catastrophe : en sortant du cinéma je pleurais tellement que j’avais toujours hâte d’enlever ces drôles de lentilles. Donc un jour, je n’ai jamais su comment, j’ai réussi à les enlever, peut-être sur le trottoir ou dans un endroit venteux et j’ai perdu au moins une lentille et bientôt deux sans doute. Vu le prix excessif pour ma petite bourse et le fait que le duc n’était pas mon père, je suis resté un certain temps sans lentilles.
Le docteur C., très grand et très impressionnant, était en fait chirurgien et ophtalmologiste; j’ai su par la suite qu’il avait fait de nombreuses greffes de la cornée, tout d’abord dans le temps avec des yeux de lapins (!) et que le kératocône était bien sa spécialité. Moi qui avais rêvé quelquefois dans ma jeunesse d’aller au Canada ou en Australie, les années suivantes m’ayant appris beaucoup de choses, je me demande comment j’aurais fait là-bas pour vivre sans trop de problèmes insurmontables au cours de l’évolution de la maladie.
A présent, j’étais dans la salle d’attente avec de nombreux patients qui ne se parlaient pas. Au fond au-dessus de la cheminée trônait une superbe paire de défenses d’éléphant.
Maintenant je pense qu’on a tort de ne pas parler à ceux qui attendent chez le médecin car quand on a une maladie rare (un individu sur 10 000 officiellement, à cette époque, mais sûrement beaucoup plus) il y a peu de spécialistes et on est très isolé, personne ne vous dit comment il faut se débrouiller, par exemple, pour trouver un technicien capable et consciencieux (ça perd beaucoup de temps) qui pourrait adapter les lentilles aux yeux et non les yeux aux lentilles. De nombreux charlatans ou tout simplement des incapables font perdre du temps et de l’argent aux patients et les mènent au désespoir.
Pour l’instant ce médecin, après un examen dans le noir avec une toute petite lampe m’a confirmé le diagnostic déjà exprimé et m’a dit pour la première fois que l’évolution était plus ou moins lente mais qu’un jour il faudrait envisager la greffe. A 23 ans, je me suis dit avec l’optimisme de la jeunesse : cause toujours bonhomme, tu ne m’auras pas !
Les lentilles ont une courbure correspondant à la courbure générale de l’œil et une certaine puissance en dioptries car le kératocône s’exprime toujours par une mauvaise vision de loin qu’on appelle aussi myopie, conséquence inévitable, bien que dans ce cas la cause n’en soit pas la même que chez les myopes habituels. La courbure mesurée est un compromis entre plusieurs valeurs puisque la cornée est bossue. La lentille fabriquée est donc de toutes façons inadaptée. Comme souvent, ce sont les myopes ayant une bonne cornée qui ont les meilleures lentilles puisque leur œil est extérieurement régulier, mais en pratique ils pourraient comme avant mettre des lunettes avec un très bon résultat optique. Il est vrai aussi que comme l’image est plus grande qu’avec des lunettes ils y gagnent quelques fractions de dixième. Ceux qui sont dans mon cas, par contre, n’ont à leur disposition que des lentilles, mal adaptées, qui ne sont que des compromis, et il faut les changer de plus en plus souvent, pour modifier la courbure, à cause de l’évolution inéluctable de la maladie.
Cette maladie n’est officiellement pas héréditaire. C’est faux, comme la suite le démontrera et on en rend responsable un déficit en nourriture et en vitamines, pendant l’enfance. Je me souviens qu’au cours des années il est arrivé que le Dr C. me dise d’un air triomphant qu’on savait d’où venait le kératocône ; c’est l’excès de teneur en zinc dans le sang. J’ai donc fait faire une analyse, pas facile car personne n’en fait et pour cette raison la Sécu ne rembourse rien, ce qui est ridicule car ça ne saurait la ruiner.
Toujours est-il que la teneur en zinc était inférieure à la normale! Pas démonté pour autant le bon docteur : « Il faudra surveiller ». C’est la seule tentative dont j’ai eu connaissance pour éclaircir l’origine de la maladie mais on a du faire des progrès depuis et je ne les suis pas. De même qu’une bonne vue est héréditaire il apparaît qu’une mauvaise vue de ce type a aussi des composantes héréditaires.
Toute ma vie, professionnelle ou non, a été empoisonnée par cette maladie : je ne la souhaiterais pas à mon pire ennemi.
Je quittai donc la dangereuse Mme K. à la suite de la perte de mes chères lentilles, ce qui m’a évité des ulcérations plus ou moins définitives de la cornée bien qu’à 20/30 ans on soit plus résistant. Le bon docteur C. se contentait de m’examiner et de surveiller l’évolution (lente mais certaine) du mal. Ce n’est pas son affaire de fabriquer et d’adapter des lentilles et il a raison car il s’agit de pure technique, appliquée à des gens qui souffrent.
Aucune ordonnance (prescription de données) ne peut être respectée strictement car il faut des essais patients et répétés pour arriver à un compromis de courbure et de puissance. Je passe donc des lentilles et lunettes Leroy (Mme K.) aux Frères Lissac où je rencontre M.B., adaptateur très consciencieux et très honnête, au cours des années 60.
A cette époque j’avais encore une vision assez bonne, peut-être 7 et 6 dixièmes, avec lentilles. M.B. m’a fait des lentilles pendant de nombreuses années mais il était dans une structure rigide et très dépendant. Vers la fin des années 60, sans doute sur les conseils du docteur C., je suis allé chez un indépendant M.BA.
Malheureusement, il reçoit beaucoup de monde et je suis obligé de prendre une demi-journée de congé à chaque fois du fait que je travaille à Bagneux. D’autre part sa technique a des limites qui ne conviennent plus à l’évolution de la maladie.
Vers l’année 70 je suis donc mûr pour tomber entre les mains d’un charlatan d’autant plus que j’habite la Seine-et-Marne et qu’il me faut tous les jours avaler mes 2 heures et demie de transport en commun, dans les pires conditions, avec par deux fois un trajet de 17 kms jusqu’au RER. Je citerai : les lumières des autres voitures qui viennent en face à une vitesse excessive, la nuit, le brouillard et la pluie, généralement une lentille seulement dans l’œil gauche, parce que l’autre lentille n’est pas adaptée à un œil droit de plus en plus rebelle et souvent douloureux; toutes conditions qui rendent la vie horrible. Pas moyen de s’arrêter faute d’argent et il faut payer la maison et faire vivre six personnes avec une seule paie.
Je ne sais plus comment je rencontre le Dr F., qui non seulement donne ses consultations habituelles, mais “adapte” les lentilles, ce qui théoriquement est idéal. En fait, il me “fait” de toutes petites lentilles que je ne tolère qu’au bout d’une heure de “chauffage” et pour peu d’heures. Comme il m’est impossible de travailler sans lentilles il est facile de deviner ce que je déguste.
A ce moment (40 ans) je suis incapable de lire sans lentilles non pas à cause d’une éventuelle presbytie ( vue faible de près du “vieillard” = presbyte, en grec, qui a besoin de dioptries positives, pour grossir les images), mais à cause de la vue générale. D’ailleurs, ma terreur pendant cette période lorsque je conduis le matin et le soir entre le RER et mon domicile c’est d’être accroché par une autre voiture et d’être obligé de faire un constat dans les pires conditions de lumière et de lisibilité.
Les lentilles du Dr F. n’étant pas satisfaisantes j’y retourne : rendez-vous, re-consultations, attentes de plusieurs quarts d’heure ou demi-heures dans son bureau, pendant lesquels il est supposé modifier la lentille. Après coup, je pense qu’il était simplement parti fumer un cigare ous’occuper de sa régulière car aucun changement notable n’était perceptible dans les morceaux de plastique. Ceci a duré un temps bien trop long.
Heureusement cet imbécile malfaisant a eu l’idée géniale de ne plus vouloir être conventionné, ce qui m’a sauvé: je suis parti en courant car je n’avais pas les moyens de me dispenser de la Sécu. Celle-ci depuis peu s’était compromise dans le remboursement partiel des lentilles. Dans toute mon existence j’ai payé de mes deniers pour ces morceaux de plastique davantage que le prix de deux voitures neuves que je ne me suis jamais offertes.
Quand on est dans la situation où il faut porter des lentilles dures et pas de lunettes parce que celles-ci sont inefficaces, personne ne vous comprend. On me dit : pourquoi ne pas porter de lunettes si les lentilles te font mal? Est-ce pour la coquetterie? Je me souviens avoir expliqué pendant un bon moment pourquoi et comment à quelqu’un de mon entourage et à la fin j’ai entendu : mais tu es sûr que tu ne serais pas mieux avec des lunettes ? A se flinguer !
Dans ces années-là le porteur de lentilles était soi-disant guidé par des motifs esthétiques alors que la lentille en principe fait bien mieux voir, surtout les myopes. Les matériaux ont changé : on a essayé d’autres plastiques, plus perméables à l’oxygène et donc plus mous, sans compter les lentilles molles dont la période d’adaptation est très faible, mais rien pour le kératocône car si la matière n’est pas dure elle se conforme aux irrégularités de la cornée. Il en résulte un rendement nul et aucune correction.
C’est la lentille de forme géométrique régulière qui fait office de cornée de bonne qualité, l’intervalle entre la cornée et la prothèse étant rempli par des larmes (de bonne qualité, sans composants troubles ?).
Si la lentille n’est pas adaptée à la situation l’œil est trop sec et ne produit pas de bonnes larmes. Pire que cela l’œil produit une sorte de liquide » bouseux » blanc qui s’intercale entre lui et la lentille et rend fou. En effet, un nettoyage de la lentille est immédiatement annulé par de nouvelles couches parasites, à production incessante.
Le bon docteur suggère de mettre un collyre mais il faut alors retirer la lentille, ce qui enlève le collyre une fois qu’elle est remise en place. Sinon, c’est la lentille qui tombe quand on met le collyre ! Comment d’ailleurs un médecin pourrait-il savoir ce que ressent le patient ? Des autres, n’en parlons même pas!
Le Dr F. m’avait laissé dans une impasse; dire que j’étais désespéré de ne trouver aucune aide est une expression faible. Ne pas savoir quoi faire : le Dr C., super-compétent et honnête, ne fait pas de lentilles que je sache et je souffre beaucoup de l’isolement thérapeutique sans pouvoir espérer la moindre solution. D’ailleurs, si je vois un autre médecin je n’ai pas les moyens d’en voir deux dans la même période. Et lequel trouver ?
A une exception près : je me souviens avoir demandé un rendez-vous à un professeur de l’Académie de Médecine. Rendez-vous précis n’en doutez pas; un beau petit salon dans le 7ème, une petite vieille élégante (cousine pauvre ?) pour vous accueillir. Cet éminent (?) spécialiste après une demi-heure d’examen m’a déclaré qu’il ne pouvait rien pour moi et que je n’avais qu’à continuer de porter mes lentilles. Il m’a demandé poliment pourquoi j’étais venu le voir et j’ai répondu stupidement que son nom me plaisait ! Avec tous les noms étrangers que j’avais trouvés dans le bottin c’était l’un des seuls noms français, ce qui n’est pas, bien sûr, une vertu, je le souligne. Il m’a répondu dans le même style qu’il était très honoré mais n’a pas oublié de me demander une somme astronomique.
Une autre ophtalmo, trop vieux pour n’être que nocif, m’a fait des lunettes super chères que je n’ai portées qu’une demi heure tellement le rendement était nul et de peur de tomber dans la rue.
On se suicide lorsqu’on ne voit aucune solution. Le fait de croire ou de ne pas croire en Dieu et d’avoir des obligations envers une famille ne joue pas grand rôle lorsqu’on souffre sans espoir et que personne ne répond.
C’est à ce moment que, par hasard, ou certainement par chance, je suis tombé, dans la même rue où je travaillais, sur une pharmacie où Jean-Luc D. modifiait et adaptait des lentilles, au premier étage. Tout de suite il m’a proposé des lentilles de taille normale, grandes (11 mm), avec des dégagements très étudiés dont il a le secret, ce qui m’a littéralement sauvé la vie. Ce jeune (25 ans à l’époque) optométriste est très compétent, d’une patience incroyable et sans aucun appétit pour l’argent. Inutile de dire qu’il y a du monde chez lui maintenant qu’il est à son compte, près de Sévres-Babylone.
Par la suite, le Dr C. s’est associé à un laboratoire d'adaptation de lentilles; j’ai besoin du Dr C. au moins pour la prise en charge des lentilles, je suis donc allé me faire un plat de lentilles supplémentaires (et inutiles) dans le 16ème, ce qui veut dire : consultation, modification, re-consultation, re-modification, le tout avec des rendez-vous multiples, un système beaucoup trop lent et peu efficace, que le Dr C. a d’ailleurs bientôt abandonné.
Je suis donc retourné exclusivement chez Jean-Luc. Il y avait un problème entre le Dr C. et Jean-Luc, je crois qu’il s’agit d’une expertise devant un tribunal qui n’a pas tourné à l’avantage du plus vieux. Le Dr C. m’interdisait de faire faire des lentilles chez Jean-Luc. Chacun respectait l’autre pour sa compétence et moi je les respecte tous les deux car je connais leur valeur et j’en ai eu besoin. Bien sûr, je n’ai pas cessé d’aller chez Jean-Luc, puisque c’est le meilleur, mais en cachette du bon Dr C.
En 1987 j’étais au bout du rouleau : changer de lentilles tous les 2 mois sans grand résultat (à peu près 5 ou 6 dixièmes du meilleur oeil avec lentille) ce n’est pas une vie. Les ulcérations de la cornée à répétition, un seul œil, mauvais, au lieu de deux yeux branlants ; inadaptation de plus en plus sévère aux lentilles. La cornée était trop conique et la paroi beaucoup trop mince. Elle risquait de se percer ; la greffe devenait nécessaire.
Pourquoi ne pas l’avoir demandée avant ? Tout simplement parce que ce n’est pas réalisable à la demande et qu’on ne le fait qu’à la dernière minute pour éviter la cécité partielle. Quand on vous enlève le centre de la cornée si ça ne réussit pas vous êtes aveugle. On peut recommencer une fois mais la surface greffée devient plus petite. Je devrais parler de “non voyant” pour être dans le vent. En effet, dire “aveugle” c’est traumatisant parce que trop court, donc trop brutal. Dans toutes langues ce qui est poli est long, ce qui est court n’est pas poli. Voir ce genre de cérémonie dans la langue japonaise.
Le Dr C. ne m’a jamais demandé expressément si je voulais la greffe, une sorte de code sans doute. Quand on est jeune on pense que ça n’arrivera jamais : c’est bon pour les autres. Je me souviens qu’il y a des années dans sa salle d’attente à défenses d’éléphant, une jeune patiente, sœur d’un ophtalmo, m’avait déclaré qu’elle voulait être greffée tout de suite pour éliminer le kératocône. Comme elle avait encore la possibilité de porter des lunettes je doute qu’il lui ait fait une greffe.
Je me souviens aussi d’un plombier qui avait subi une percée de la cornée car celle-ci est de façon normale de moins en moins épaisse au centre, à mesure que se développe le cône, et qui était resté l’œil “cousu” en attendant la greffe. Il me disait que de toute façon il y avait toujours une évolution ultérieure malgré la greffe. Dans sa situation il ne travaillait la plupart du temps qu’avec un oeil : gare aux fuites ! Un autre avait des verres scléraux de contact qui englobaient tout l’œil et qui sont utilisés aussi pour des super myopes : plutôt crever aveugle ! Bien que...
La greffe ? Il faut des greffons, c’est-à-dire, des personnes décédées qui “donnent” (laissent) leurs yeux. Un long week-end de Pâques ou de Pentecôte, ce sont des accidents de la route ; de bonnes greffes, disent certains cyniques. La mort, c’est aussi la vie!
On m’a envoyé à Tremblay-les-Gonesse où opérait le Dr C. Magnifique endroit avec un parc immense ! Dans un service d’ophtalmologie il y a toujours une bonne ambiance parce que les patients ne sont pas vraiment malades; ils sont handicapés et il est rare qu’ils sortent après l’opération dans un état pire qu’avant. Les vieilles cataractes vont mieux si les patients ne baissent pas la tête tout de suite après l’opération, ce qui est très dangereux, parait-il. Curieusement, on ne prévient guère les patients à ce sujet. Et les autres sont réparés tant bien que mal; l’angoisse n’est donc pas la même que dans les autres services où on prélève des morceaux de viande pour éviter le pire.
On commence la greffe avec un seul œil, le plus mauvais, pour éviter les risques si ça rate et on fait l’autre œil dans les six mois. Je ne voyais vraiment plus grand’ chose : les lentilles étaient restées dans le tiroir et ne pourraient plus être utilisées après, du moins dans leur forme actuelle. La greffe n’est cependant jamais parfaite : il reste toujours de l’astigmatisme irrégulier et on est appelé à porter à nouveau des lentilles ou parfois des lunettes, si on a de la chance, mais avec un bien meilleur résultat et en principe il y a alors une certaine stabilité dans la vision.
Une parenthèse sur la greffe : à cette époque j’ai attendu deux ou trois semaines. Un autre système nécessitait deux ans (Quinze-Vingts, par exemple). Actuellement, un ministre ( K.) a si bien travaillé sur les greffes et si bien organisé le système qu’il faut deux ou trois ans pour être greffé, même de la cornée, ce qui est épouvantable. En fait, cette greffe est simple car elle ne présuppose pas des problèmes d’incompatibilité comme dans le cas des « moteurs » (cœur, foie, etc.). D’après le docteur C. cependant les greffes de cornée doivent se faire entre individus de même couleur de race. Sinon, un rejet est très possible. Un médecin me disait qu’il avait quelques individus de race noire qui avaient rejeté mais qu’il avait du mal à les regreffer dans leur couleur parce que leurs « cousins » allaient à pied ou en vélo ! C’est certainement une question de peau : il est logique que des individus de races différentes qui sont séparés par des (dizaines, centaines) de milliers de générations soient plus incompatibles entre eux que ceux de même origine raciale : en Europe, notamment, chaque individu est séparé de son voisin par un maximum de cent (ou mille) générations.
La greffe devrait donc être plus directe. D’après ce que j’ai entendu il faut que le jeune de 20 ans qui part dans sa voiture pour faire des bêtises sur l’autoroute porte dans sa poche une lettre disant expressément qu’il « donne » ses organes en cas de décès. Sinon, rien ne se passera. Qui le fera ? Sûrement très peu de gens. Le résultat, c’est que le chirurgien va maintenant chercher des greffons à l’étranger, alors qu’il y a autant d’accidents de la route et d’ailleurs qu’auparavant. Certains veulent être brûlés mais n’accepteraient pas de laisser leurs organes alors que chacun sait qu’ils seront de toutes façons détruits.
Ce que ne réalisent pas les gens qui ne sont pas concernés, c’est qu’il faut être « prêt » pendant toute l’attente (de plusieurs années ?). C’est vrai notamment pour les dents et la moindre infection. Pour un rien, le dentiste arrache toutes les dents pour prévenir les complications. Ce n’est peut-être pas indispensable mais il le fait. Le gros dentiste du Congo qui m’a vu à l’hôpital voulait m’édenter complètement à cause d’une dent un peu seule : heureusement que mon dentiste m’a donné un précieux certificat d’état sain.
La veille de l’opération l’infirmière insista brutalement pour que je prenne une douche comme si j’avais dormi tout sale dans la rue en tant que clochard et me jeta quelque chose que je pris pour une serviette de bain. Je m’en suis servi vaguement et, surprise pour l’infirmière, cet objet était en fait une espèce de camisole d’opération que j’étais incapable de distinguer d’autre chose. Son silence en dit long sur l’opinion qu’elle eut alors sur mon « acuité » visuelle.
Je suis allé vers la salle d’opération en chantant la Marseillaise car je voulais être débarrassé le plus vite possible de cette cornée malade. Je savais que le remplacement de ma cornée était irréversible et qu’en cas d’erreur le lendemain ne serait plus la veille. Au réveil on n’essaie pas de voir car on a un pansement.
Quelques jours après j’ai vu assez mal mais beaucoup mieux puisque la situation était de toute façon nettement pire auparavant. Quand les fils sont encore présents on voit en fait beaucoup mieux car le greffon est tendu. Pour plaisanter je disais au Dr C. qu’en regardant vers l’ouest je commençais à voir la statue de la Liberté.
Je ne sais plus combien de temps il faut pour que tous les fils soient retirés. Actuellement on les retire beaucoup plus tard pour éviter un relâchement du greffon et donc pour garder une meilleure acuité. Ma fille cadette qui a eu la chance d’hériter de cette horrible maladie (une sur quatre enfants !) a déjà subi une greffe sur un oeil (greffon « acheté » en Amérique, vu le temps perdu en France) à l’âge de 29 ans, ce qui prouve que l’évolution a été très rapide chez elle.
(Si on m’avait dit que c’était héréditaire je ne sais pas si j’aurais voulu des enfants mais on les fait jeune et on ne croit pas alors à tous ces ennuis éventuels).
Près d’un an après on ne lui avait pas encore retiré tous les fils et il est maintenant possible de traiter le greffon par le laser afin d’éliminer davantage d’astigmatisme. Ce fut fait par le même chirurgien qui est décédé depuis, jeune, à cause de ses reins.
Dans mon cas sur lequel je ne veux plus m’appesantir j’ai été greffé trois mois après de l’œil gauche, puisque la situation était assez bonne pour le premier oeil. Je n’ai pas voulu attendre six mois.
C’était aussi l’œil d’une femme, à l’état de coma dépassé, après un accident de la route, comme pour le premier œil.
Les lentilles que je porte actuellement me permettent de voir presque normalement. Elles réussissent même à s’user !
Je passe sur le fait qu’un œil regarde plus haut que l’autre mais à part cette anomalie supplémentaire, qui peut être « corrigée » par un prisme (bord plus épais dans le bas de la lentille, ou lunette superposée spéciale, avec verre de même sorte) tout va à peu près bien. Il y a la fragilité, la poussière et les ennuis inexpliqués.
Il y a aussi ce liquide blanc ou gris qui apparaît entre l’œil et la lentille lorsque la fatigue se fait sentir ou pour d’autres raisons. Mais il est rare de voir mieux quand on vieillit, comme dans mon cas, car c’est en général toujours pire, à mesure que passent les ans.
Le seul ennui vraiment qui me reste, à part l’œil trop sec d’un côté ou de l’autre, c’est la saleté fluide sur les lentilles (entre l’œil et la lentille, produite par la paupière) dont je viens de parler. Après une expérience de plusieurs années j’ai remarqué que sans doute une sorte de nourriture (mais laquelle ?) contribue à la production de ce fluide. Bien sûr se taper des nourritures grasses ne doit pas être bon et c’est plutôt logique.
Mais ce qui est incontestable c’est qu’on ne peut pas prendre n’importe quelle sorte de médicaments : les additifs tels que le calcium, le potassium, le magnésium ( ?). Coup de chance : une sorte de chlorure de potassium produit du liquide blanc au point d’avoir les paupières presque collées au réveil et une autre sorte, rien du tout. Or le potassium est quelquefois indispensable lorsqu’on prend des diurétiques. Le calcium, c’est la mort de l’œil à lentilles dures. Il faut essayer.
Un autre inconvénient c’est le fait qu’un œil soit plus haut que l’autre (strabisme en vertical = lignes doubles pour lire) mais avec le prisme sur une lentille ça va mieux, bien que la lentille ne puisse pas être indéfiniment plus épaisse en bas.
Quant à la survenance de l’œil trop sec, il me suffit de pleurer, par exemple en relisant mes mémoires !!!
J’aurais tort de me plaindre...
En Asie et en Afrique, dans les races jaunes et noires, on ne parle jamais de la couleur des yeux et pour cause car les yeux sont tous plus ou moins sombres.
Une bonne vue simplifie énormément la vie et permet presque toutes les activités et toutes les bêtises. Comment des individus ayant une vue correcte apprécient-ils la chance qu’ils ont ? A première vue (!) ils savent à peine où sont leurs yeux. Ce n’est en fait que lorsque quelque chose cloche qu’on commence à se demander ce qui se passe et à comprendre que c’est un miracle que tout aille bien.
Dans mon enfance je ne voyais que de l’œil gauche, environ 6 à 7 dixièmes, et presque pas, mettons 2 dixièmes, de l’œil droit. Je suppose qu’à l’école ça ne me dérangeait pas tellement du moment que je me trouvais dans les premiers rangs. Bien sûr, comme la plupart des gens je ne savais pas ce qu’était un myope (qui voit trop bien de près ; comment peut-on voir trop bien ?) et un hypermétrope (qui voit trop bien de loin), et encore moins un astigmate (vision inégale dans les différents plans et donc plus ou moins floue) ou un emmétrope (vue normale).
A propos des dixièmes, il faut dire que ce n’est qu’une constatation pratique permettant de noter avec des chiffres qu’on voit une certaine proportion des lettres du tableau ; si vous voyez dix dixièmes, vous avez vu tout le tableau ; donc, en principe vous n’avez pas besoin de correction par lunettes ou autres instruments. Un dixième veut dire alors : dix pour cent de la vue normale admise. Les aviateurs ont souvent plus de dix dixièmes.
Pour retrouver une vue normale, si possible, il faut des verres ayant telle ou telle puissance, en dioptries négatives ou positives. Bien souvent, ce n’est pas suffisant pour y arriver.
J’ai du avoir des petites lunettes de myope que je détestais ; je me souviens seulement qu’elles me donnaient mal à la tête et je ne les mettais que pour voir de loin autant qu’il était possible. A l’heure actuelle, si j’étais dans ce cas, je ne les utiliserais que pour voir la télévision ou pour aller au cinéma. Mais le cinéma je n’y suis allé que très tardivement pour la première fois. Dans ces temps reculés, les ophtalmologistes (grec, plus chic) qu’on appelait oculistes (latin, moins chic) parce qu’ils n’étaient pas médecins, les marchands de lunettes étant appelés opticiens (ou vice versa) n’avaient guère d’instruments permettant d’examiner l’œil et notamment sa cornée.
Des verres de lunettes étaient placés sur l’œil, comme au Moyen Age et seuls ceux qui savaient lire avaient la chance de pouvoir montrer s’ils voyaient ou non. J’exagère à peine.
Vers 12/13 ans vers la fin de la guerre j’ai eu d’autres lunettes que je détestais encore plus mais je me les rappelle parce qu’elles me faisaient mal au nez. On parlait vaguement à mes parents d’astigmatisme et de myopie mais personne parmi les patients n’avait l’idée d’examiner ce que disait l’ordonnance : les dioptries et les axes de correction de l’astigmatisme, s’ils étaient indiqués, n’intéressaient que l’opticien fabricant de lunettes.
Cette malédiction des yeux m’a poursuivi tout le temps de la préadolescence et à 16 ans j’ai du abandonner mes études à cause de maux de tête dont la cause principale était peut-être une mauvaise vue « non corrigée ».
«Corriger » veut dire non point guérir mais compenser si possible les défauts par des prothèses sous formes de lunettes ou de lentilles (inconnues à cette époque). C’est à ce moment qu’on apprend que les maladies ont été inventées avant les médecins et que ces derniers sont toujours en retard d’un train ou d’un métro.
A Paris, je me suis décidé à aller chez un opticien des Champs Elysées, à succursales multiples, dont la vitrine parlait de lentilles de contact. Je suis donc entré timidement pour demander à faire un essai gratuit. Une dame m’a reçu aussitôt et m’a examiné dans un appareil qui était probablement un ophtalmoscope. Elle a déclaré que j’avais un superbe kératocône à chaque œil (quelle constatation joyeuse pour elle…et pour moi qui comprenait enfin un peu) et m’y a placé des lentilles d’essai.
Pour la première fois de ma vie j’ai vu de l’œil droit mais je pleurais à chaudes larmes. Dans ces temps lointains les lentilles étaient dures, en plexiglas ou à peu près, et l’adaptation était plus qu’approximative. C’est pour cela que je pleurais. Au bout d’une demi-heure je me sentais un peu mieux mais tout de suite j’ai perçu une telle transformation non seulement dans ma vue mais aussi dans le système nerveux tendu lié à la vision qu’au risque de me ruiner j’ai tout de suite commandé une paire de lentilles.
Le prix était plus que prohibitif pour un ouvrier : c’était à peu près le quart de ma paie mensuelle. Cette dame était enthousiasmée par les résultats que donnaient les lentilles; elle m’a quand même envoyé chez un (le) spécialiste des lentilles pour la France, et par la même occasion le spécialiste du kératocône (en grec : cornée et cône).
Dans un sens j’étais soulagé qu’on ait décelé chez moi l’existence d’une cornée et même de deux cornées évoluant en forme de cônes (au lieu d’une courbe assez régulière, comme tout le monde); cela expliquait pourquoi les lunettes de myope (avec à la rigueur un axe principal d’astigmatisme) ne pouvaient que me donner mal à la tête sans remédier aux défauts oculaires. Cette horrible maladie avait ceci de particulier qu’elle s’amplifiait, évidemment vers le pire, de façon plus ou moins lente. Ce qui me flattait assez c’est qu’il me faudrait des lentilles tout le temps car les lunettes qu’intuitivement je détestais ne peuvent corriger un profond astigmatisme irrégulier produit par les déformations de la cornée. Non seulement je ne voyais pas de loin mais il m’était très difficile de supporter les lumières de la rue quand il faisait nuit car un point lumineux était vu sous la forme de cercles lumineux sans aucune possibilité d’une plus fine concentration.
Dans ces temps reculés les lentilles n’étaient pas faites pour les yeux mais c’était les yeux qui s’adaptaient aux lentilles. Avec plus de précision: après avoir porté mes lentilles une heure ou deux (tolérance maximale, autrement débauche de larmes) je n’en avais plus besoin pour le restant de la journée : ce n’était pas le fait d’avoir été à Lourdes entre temps qui provoquait ce bienfait mais le massage sans pitié de la lentille sur la cornée qui produisait une empreinte de type plus régulier que la forme distordue de la cornée naturelle et qui me permettait de voir comme un chef d’un bout à l’autre des Champs Elysées.
Quand j’en ai parlé à l’opticienne elle était officiellement ravie mais en fait ne devait pas tout à fait penser que c’était la panacée, puisqu'en principe elle en savait plus que moi sur les yeux. On parlait dans le magasin de la fille (myope) du duc de La Rochefoucauld qui dans le même cas n’avait plus besoin de lunettes... Très impressionné par le destin de cette lady je me demandais quand même si tout cela était bien supportable et bien sain à long terme.
Peu de temps après, catastrophe : en sortant du cinéma je pleurais tellement que j’avais toujours hâte d’enlever ces drôles de lentilles. Donc un jour, je n’ai jamais su comment, j’ai réussi à les enlever, peut-être sur le trottoir ou dans un endroit venteux et j’ai perdu au moins une lentille et bientôt deux sans doute. Vu le prix excessif pour ma petite bourse et le fait que le duc n’était pas mon père, je suis resté un certain temps sans lentilles.
Le docteur C., très grand et très impressionnant, était en fait chirurgien et ophtalmologiste; j’ai su par la suite qu’il avait fait de nombreuses greffes de la cornée, tout d’abord dans le temps avec des yeux de lapins (!) et que le kératocône était bien sa spécialité. Moi qui avais rêvé quelquefois dans ma jeunesse d’aller au Canada ou en Australie, les années suivantes m’ayant appris beaucoup de choses, je me demande comment j’aurais fait là-bas pour vivre sans trop de problèmes insurmontables au cours de l’évolution de la maladie.
A présent, j’étais dans la salle d’attente avec de nombreux patients qui ne se parlaient pas. Au fond au-dessus de la cheminée trônait une superbe paire de défenses d’éléphant.
Maintenant je pense qu’on a tort de ne pas parler à ceux qui attendent chez le médecin car quand on a une maladie rare (un individu sur 10 000 officiellement, à cette époque, mais sûrement beaucoup plus) il y a peu de spécialistes et on est très isolé, personne ne vous dit comment il faut se débrouiller, par exemple, pour trouver un technicien capable et consciencieux (ça perd beaucoup de temps) qui pourrait adapter les lentilles aux yeux et non les yeux aux lentilles. De nombreux charlatans ou tout simplement des incapables font perdre du temps et de l’argent aux patients et les mènent au désespoir.
Pour l’instant ce médecin, après un examen dans le noir avec une toute petite lampe m’a confirmé le diagnostic déjà exprimé et m’a dit pour la première fois que l’évolution était plus ou moins lente mais qu’un jour il faudrait envisager la greffe. A 23 ans, je me suis dit avec l’optimisme de la jeunesse : cause toujours bonhomme, tu ne m’auras pas !
Les lentilles ont une courbure correspondant à la courbure générale de l’œil et une certaine puissance en dioptries car le kératocône s’exprime toujours par une mauvaise vision de loin qu’on appelle aussi myopie, conséquence inévitable, bien que dans ce cas la cause n’en soit pas la même que chez les myopes habituels. La courbure mesurée est un compromis entre plusieurs valeurs puisque la cornée est bossue. La lentille fabriquée est donc de toutes façons inadaptée. Comme souvent, ce sont les myopes ayant une bonne cornée qui ont les meilleures lentilles puisque leur œil est extérieurement régulier, mais en pratique ils pourraient comme avant mettre des lunettes avec un très bon résultat optique. Il est vrai aussi que comme l’image est plus grande qu’avec des lunettes ils y gagnent quelques fractions de dixième. Ceux qui sont dans mon cas, par contre, n’ont à leur disposition que des lentilles, mal adaptées, qui ne sont que des compromis, et il faut les changer de plus en plus souvent, pour modifier la courbure, à cause de l’évolution inéluctable de la maladie.
Cette maladie n’est officiellement pas héréditaire. C’est faux, comme la suite le démontrera et on en rend responsable un déficit en nourriture et en vitamines, pendant l’enfance. Je me souviens qu’au cours des années il est arrivé que le Dr C. me dise d’un air triomphant qu’on savait d’où venait le kératocône ; c’est l’excès de teneur en zinc dans le sang. J’ai donc fait faire une analyse, pas facile car personne n’en fait et pour cette raison la Sécu ne rembourse rien, ce qui est ridicule car ça ne saurait la ruiner.
Toujours est-il que la teneur en zinc était inférieure à la normale! Pas démonté pour autant le bon docteur : « Il faudra surveiller ». C’est la seule tentative dont j’ai eu connaissance pour éclaircir l’origine de la maladie mais on a du faire des progrès depuis et je ne les suis pas. De même qu’une bonne vue est héréditaire il apparaît qu’une mauvaise vue de ce type a aussi des composantes héréditaires.
Toute ma vie, professionnelle ou non, a été empoisonnée par cette maladie : je ne la souhaiterais pas à mon pire ennemi.
Je quittai donc la dangereuse Mme K. à la suite de la perte de mes chères lentilles, ce qui m’a évité des ulcérations plus ou moins définitives de la cornée bien qu’à 20/30 ans on soit plus résistant. Le bon docteur C. se contentait de m’examiner et de surveiller l’évolution (lente mais certaine) du mal. Ce n’est pas son affaire de fabriquer et d’adapter des lentilles et il a raison car il s’agit de pure technique, appliquée à des gens qui souffrent.
Aucune ordonnance (prescription de données) ne peut être respectée strictement car il faut des essais patients et répétés pour arriver à un compromis de courbure et de puissance. Je passe donc des lentilles et lunettes Leroy (Mme K.) aux Frères Lissac où je rencontre M.B., adaptateur très consciencieux et très honnête, au cours des années 60.
A cette époque j’avais encore une vision assez bonne, peut-être 7 et 6 dixièmes, avec lentilles. M.B. m’a fait des lentilles pendant de nombreuses années mais il était dans une structure rigide et très dépendant. Vers la fin des années 60, sans doute sur les conseils du docteur C., je suis allé chez un indépendant M.BA.
Malheureusement, il reçoit beaucoup de monde et je suis obligé de prendre une demi-journée de congé à chaque fois du fait que je travaille à Bagneux. D’autre part sa technique a des limites qui ne conviennent plus à l’évolution de la maladie.
Vers l’année 70 je suis donc mûr pour tomber entre les mains d’un charlatan d’autant plus que j’habite la Seine-et-Marne et qu’il me faut tous les jours avaler mes 2 heures et demie de transport en commun, dans les pires conditions, avec par deux fois un trajet de 17 kms jusqu’au RER. Je citerai : les lumières des autres voitures qui viennent en face à une vitesse excessive, la nuit, le brouillard et la pluie, généralement une lentille seulement dans l’œil gauche, parce que l’autre lentille n’est pas adaptée à un œil droit de plus en plus rebelle et souvent douloureux; toutes conditions qui rendent la vie horrible. Pas moyen de s’arrêter faute d’argent et il faut payer la maison et faire vivre six personnes avec une seule paie.
Je ne sais plus comment je rencontre le Dr F., qui non seulement donne ses consultations habituelles, mais “adapte” les lentilles, ce qui théoriquement est idéal. En fait, il me “fait” de toutes petites lentilles que je ne tolère qu’au bout d’une heure de “chauffage” et pour peu d’heures. Comme il m’est impossible de travailler sans lentilles il est facile de deviner ce que je déguste.
A ce moment (40 ans) je suis incapable de lire sans lentilles non pas à cause d’une éventuelle presbytie ( vue faible de près du “vieillard” = presbyte, en grec, qui a besoin de dioptries positives, pour grossir les images), mais à cause de la vue générale. D’ailleurs, ma terreur pendant cette période lorsque je conduis le matin et le soir entre le RER et mon domicile c’est d’être accroché par une autre voiture et d’être obligé de faire un constat dans les pires conditions de lumière et de lisibilité.
Les lentilles du Dr F. n’étant pas satisfaisantes j’y retourne : rendez-vous, re-consultations, attentes de plusieurs quarts d’heure ou demi-heures dans son bureau, pendant lesquels il est supposé modifier la lentille. Après coup, je pense qu’il était simplement parti fumer un cigare ous’occuper de sa régulière car aucun changement notable n’était perceptible dans les morceaux de plastique. Ceci a duré un temps bien trop long.
Heureusement cet imbécile malfaisant a eu l’idée géniale de ne plus vouloir être conventionné, ce qui m’a sauvé: je suis parti en courant car je n’avais pas les moyens de me dispenser de la Sécu. Celle-ci depuis peu s’était compromise dans le remboursement partiel des lentilles. Dans toute mon existence j’ai payé de mes deniers pour ces morceaux de plastique davantage que le prix de deux voitures neuves que je ne me suis jamais offertes.
Quand on est dans la situation où il faut porter des lentilles dures et pas de lunettes parce que celles-ci sont inefficaces, personne ne vous comprend. On me dit : pourquoi ne pas porter de lunettes si les lentilles te font mal? Est-ce pour la coquetterie? Je me souviens avoir expliqué pendant un bon moment pourquoi et comment à quelqu’un de mon entourage et à la fin j’ai entendu : mais tu es sûr que tu ne serais pas mieux avec des lunettes ? A se flinguer !
Dans ces années-là le porteur de lentilles était soi-disant guidé par des motifs esthétiques alors que la lentille en principe fait bien mieux voir, surtout les myopes. Les matériaux ont changé : on a essayé d’autres plastiques, plus perméables à l’oxygène et donc plus mous, sans compter les lentilles molles dont la période d’adaptation est très faible, mais rien pour le kératocône car si la matière n’est pas dure elle se conforme aux irrégularités de la cornée. Il en résulte un rendement nul et aucune correction.
C’est la lentille de forme géométrique régulière qui fait office de cornée de bonne qualité, l’intervalle entre la cornée et la prothèse étant rempli par des larmes (de bonne qualité, sans composants troubles ?).
Si la lentille n’est pas adaptée à la situation l’œil est trop sec et ne produit pas de bonnes larmes. Pire que cela l’œil produit une sorte de liquide » bouseux » blanc qui s’intercale entre lui et la lentille et rend fou. En effet, un nettoyage de la lentille est immédiatement annulé par de nouvelles couches parasites, à production incessante.
Le bon docteur suggère de mettre un collyre mais il faut alors retirer la lentille, ce qui enlève le collyre une fois qu’elle est remise en place. Sinon, c’est la lentille qui tombe quand on met le collyre ! Comment d’ailleurs un médecin pourrait-il savoir ce que ressent le patient ? Des autres, n’en parlons même pas!
Le Dr F. m’avait laissé dans une impasse; dire que j’étais désespéré de ne trouver aucune aide est une expression faible. Ne pas savoir quoi faire : le Dr C., super-compétent et honnête, ne fait pas de lentilles que je sache et je souffre beaucoup de l’isolement thérapeutique sans pouvoir espérer la moindre solution. D’ailleurs, si je vois un autre médecin je n’ai pas les moyens d’en voir deux dans la même période. Et lequel trouver ?
A une exception près : je me souviens avoir demandé un rendez-vous à un professeur de l’Académie de Médecine. Rendez-vous précis n’en doutez pas; un beau petit salon dans le 7ème, une petite vieille élégante (cousine pauvre ?) pour vous accueillir. Cet éminent (?) spécialiste après une demi-heure d’examen m’a déclaré qu’il ne pouvait rien pour moi et que je n’avais qu’à continuer de porter mes lentilles. Il m’a demandé poliment pourquoi j’étais venu le voir et j’ai répondu stupidement que son nom me plaisait ! Avec tous les noms étrangers que j’avais trouvés dans le bottin c’était l’un des seuls noms français, ce qui n’est pas, bien sûr, une vertu, je le souligne. Il m’a répondu dans le même style qu’il était très honoré mais n’a pas oublié de me demander une somme astronomique.
Une autre ophtalmo, trop vieux pour n’être que nocif, m’a fait des lunettes super chères que je n’ai portées qu’une demi heure tellement le rendement était nul et de peur de tomber dans la rue.
On se suicide lorsqu’on ne voit aucune solution. Le fait de croire ou de ne pas croire en Dieu et d’avoir des obligations envers une famille ne joue pas grand rôle lorsqu’on souffre sans espoir et que personne ne répond.
C’est à ce moment que, par hasard, ou certainement par chance, je suis tombé, dans la même rue où je travaillais, sur une pharmacie où Jean-Luc D. modifiait et adaptait des lentilles, au premier étage. Tout de suite il m’a proposé des lentilles de taille normale, grandes (11 mm), avec des dégagements très étudiés dont il a le secret, ce qui m’a littéralement sauvé la vie. Ce jeune (25 ans à l’époque) optométriste est très compétent, d’une patience incroyable et sans aucun appétit pour l’argent. Inutile de dire qu’il y a du monde chez lui maintenant qu’il est à son compte, près de Sévres-Babylone.
Par la suite, le Dr C. s’est associé à un laboratoire d'adaptation de lentilles; j’ai besoin du Dr C. au moins pour la prise en charge des lentilles, je suis donc allé me faire un plat de lentilles supplémentaires (et inutiles) dans le 16ème, ce qui veut dire : consultation, modification, re-consultation, re-modification, le tout avec des rendez-vous multiples, un système beaucoup trop lent et peu efficace, que le Dr C. a d’ailleurs bientôt abandonné.
Je suis donc retourné exclusivement chez Jean-Luc. Il y avait un problème entre le Dr C. et Jean-Luc, je crois qu’il s’agit d’une expertise devant un tribunal qui n’a pas tourné à l’avantage du plus vieux. Le Dr C. m’interdisait de faire faire des lentilles chez Jean-Luc. Chacun respectait l’autre pour sa compétence et moi je les respecte tous les deux car je connais leur valeur et j’en ai eu besoin. Bien sûr, je n’ai pas cessé d’aller chez Jean-Luc, puisque c’est le meilleur, mais en cachette du bon Dr C.
En 1987 j’étais au bout du rouleau : changer de lentilles tous les 2 mois sans grand résultat (à peu près 5 ou 6 dixièmes du meilleur oeil avec lentille) ce n’est pas une vie. Les ulcérations de la cornée à répétition, un seul œil, mauvais, au lieu de deux yeux branlants ; inadaptation de plus en plus sévère aux lentilles. La cornée était trop conique et la paroi beaucoup trop mince. Elle risquait de se percer ; la greffe devenait nécessaire.
Pourquoi ne pas l’avoir demandée avant ? Tout simplement parce que ce n’est pas réalisable à la demande et qu’on ne le fait qu’à la dernière minute pour éviter la cécité partielle. Quand on vous enlève le centre de la cornée si ça ne réussit pas vous êtes aveugle. On peut recommencer une fois mais la surface greffée devient plus petite. Je devrais parler de “non voyant” pour être dans le vent. En effet, dire “aveugle” c’est traumatisant parce que trop court, donc trop brutal. Dans toutes langues ce qui est poli est long, ce qui est court n’est pas poli. Voir ce genre de cérémonie dans la langue japonaise.
Le Dr C. ne m’a jamais demandé expressément si je voulais la greffe, une sorte de code sans doute. Quand on est jeune on pense que ça n’arrivera jamais : c’est bon pour les autres. Je me souviens qu’il y a des années dans sa salle d’attente à défenses d’éléphant, une jeune patiente, sœur d’un ophtalmo, m’avait déclaré qu’elle voulait être greffée tout de suite pour éliminer le kératocône. Comme elle avait encore la possibilité de porter des lunettes je doute qu’il lui ait fait une greffe.
Je me souviens aussi d’un plombier qui avait subi une percée de la cornée car celle-ci est de façon normale de moins en moins épaisse au centre, à mesure que se développe le cône, et qui était resté l’œil “cousu” en attendant la greffe. Il me disait que de toute façon il y avait toujours une évolution ultérieure malgré la greffe. Dans sa situation il ne travaillait la plupart du temps qu’avec un oeil : gare aux fuites ! Un autre avait des verres scléraux de contact qui englobaient tout l’œil et qui sont utilisés aussi pour des super myopes : plutôt crever aveugle ! Bien que...
La greffe ? Il faut des greffons, c’est-à-dire, des personnes décédées qui “donnent” (laissent) leurs yeux. Un long week-end de Pâques ou de Pentecôte, ce sont des accidents de la route ; de bonnes greffes, disent certains cyniques. La mort, c’est aussi la vie!
On m’a envoyé à Tremblay-les-Gonesse où opérait le Dr C. Magnifique endroit avec un parc immense ! Dans un service d’ophtalmologie il y a toujours une bonne ambiance parce que les patients ne sont pas vraiment malades; ils sont handicapés et il est rare qu’ils sortent après l’opération dans un état pire qu’avant. Les vieilles cataractes vont mieux si les patients ne baissent pas la tête tout de suite après l’opération, ce qui est très dangereux, parait-il. Curieusement, on ne prévient guère les patients à ce sujet. Et les autres sont réparés tant bien que mal; l’angoisse n’est donc pas la même que dans les autres services où on prélève des morceaux de viande pour éviter le pire.
On commence la greffe avec un seul œil, le plus mauvais, pour éviter les risques si ça rate et on fait l’autre œil dans les six mois. Je ne voyais vraiment plus grand’ chose : les lentilles étaient restées dans le tiroir et ne pourraient plus être utilisées après, du moins dans leur forme actuelle. La greffe n’est cependant jamais parfaite : il reste toujours de l’astigmatisme irrégulier et on est appelé à porter à nouveau des lentilles ou parfois des lunettes, si on a de la chance, mais avec un bien meilleur résultat et en principe il y a alors une certaine stabilité dans la vision.
Une parenthèse sur la greffe : à cette époque j’ai attendu deux ou trois semaines. Un autre système nécessitait deux ans (Quinze-Vingts, par exemple). Actuellement, un ministre ( K.) a si bien travaillé sur les greffes et si bien organisé le système qu’il faut deux ou trois ans pour être greffé, même de la cornée, ce qui est épouvantable. En fait, cette greffe est simple car elle ne présuppose pas des problèmes d’incompatibilité comme dans le cas des « moteurs » (cœur, foie, etc.). D’après le docteur C. cependant les greffes de cornée doivent se faire entre individus de même couleur de race. Sinon, un rejet est très possible. Un médecin me disait qu’il avait quelques individus de race noire qui avaient rejeté mais qu’il avait du mal à les regreffer dans leur couleur parce que leurs « cousins » allaient à pied ou en vélo ! C’est certainement une question de peau : il est logique que des individus de races différentes qui sont séparés par des (dizaines, centaines) de milliers de générations soient plus incompatibles entre eux que ceux de même origine raciale : en Europe, notamment, chaque individu est séparé de son voisin par un maximum de cent (ou mille) générations.
La greffe devrait donc être plus directe. D’après ce que j’ai entendu il faut que le jeune de 20 ans qui part dans sa voiture pour faire des bêtises sur l’autoroute porte dans sa poche une lettre disant expressément qu’il « donne » ses organes en cas de décès. Sinon, rien ne se passera. Qui le fera ? Sûrement très peu de gens. Le résultat, c’est que le chirurgien va maintenant chercher des greffons à l’étranger, alors qu’il y a autant d’accidents de la route et d’ailleurs qu’auparavant. Certains veulent être brûlés mais n’accepteraient pas de laisser leurs organes alors que chacun sait qu’ils seront de toutes façons détruits.
Ce que ne réalisent pas les gens qui ne sont pas concernés, c’est qu’il faut être « prêt » pendant toute l’attente (de plusieurs années ?). C’est vrai notamment pour les dents et la moindre infection. Pour un rien, le dentiste arrache toutes les dents pour prévenir les complications. Ce n’est peut-être pas indispensable mais il le fait. Le gros dentiste du Congo qui m’a vu à l’hôpital voulait m’édenter complètement à cause d’une dent un peu seule : heureusement que mon dentiste m’a donné un précieux certificat d’état sain.
La veille de l’opération l’infirmière insista brutalement pour que je prenne une douche comme si j’avais dormi tout sale dans la rue en tant que clochard et me jeta quelque chose que je pris pour une serviette de bain. Je m’en suis servi vaguement et, surprise pour l’infirmière, cet objet était en fait une espèce de camisole d’opération que j’étais incapable de distinguer d’autre chose. Son silence en dit long sur l’opinion qu’elle eut alors sur mon « acuité » visuelle.
Je suis allé vers la salle d’opération en chantant la Marseillaise car je voulais être débarrassé le plus vite possible de cette cornée malade. Je savais que le remplacement de ma cornée était irréversible et qu’en cas d’erreur le lendemain ne serait plus la veille. Au réveil on n’essaie pas de voir car on a un pansement.
Quelques jours après j’ai vu assez mal mais beaucoup mieux puisque la situation était de toute façon nettement pire auparavant. Quand les fils sont encore présents on voit en fait beaucoup mieux car le greffon est tendu. Pour plaisanter je disais au Dr C. qu’en regardant vers l’ouest je commençais à voir la statue de la Liberté.
Je ne sais plus combien de temps il faut pour que tous les fils soient retirés. Actuellement on les retire beaucoup plus tard pour éviter un relâchement du greffon et donc pour garder une meilleure acuité. Ma fille cadette qui a eu la chance d’hériter de cette horrible maladie (une sur quatre enfants !) a déjà subi une greffe sur un oeil (greffon « acheté » en Amérique, vu le temps perdu en France) à l’âge de 29 ans, ce qui prouve que l’évolution a été très rapide chez elle.
(Si on m’avait dit que c’était héréditaire je ne sais pas si j’aurais voulu des enfants mais on les fait jeune et on ne croit pas alors à tous ces ennuis éventuels).
Près d’un an après on ne lui avait pas encore retiré tous les fils et il est maintenant possible de traiter le greffon par le laser afin d’éliminer davantage d’astigmatisme. Ce fut fait par le même chirurgien qui est décédé depuis, jeune, à cause de ses reins.
Dans mon cas sur lequel je ne veux plus m’appesantir j’ai été greffé trois mois après de l’œil gauche, puisque la situation était assez bonne pour le premier oeil. Je n’ai pas voulu attendre six mois.
C’était aussi l’œil d’une femme, à l’état de coma dépassé, après un accident de la route, comme pour le premier œil.
Les lentilles que je porte actuellement me permettent de voir presque normalement. Elles réussissent même à s’user !
Je passe sur le fait qu’un œil regarde plus haut que l’autre mais à part cette anomalie supplémentaire, qui peut être « corrigée » par un prisme (bord plus épais dans le bas de la lentille, ou lunette superposée spéciale, avec verre de même sorte) tout va à peu près bien. Il y a la fragilité, la poussière et les ennuis inexpliqués.
Il y a aussi ce liquide blanc ou gris qui apparaît entre l’œil et la lentille lorsque la fatigue se fait sentir ou pour d’autres raisons. Mais il est rare de voir mieux quand on vieillit, comme dans mon cas, car c’est en général toujours pire, à mesure que passent les ans.
Le seul ennui vraiment qui me reste, à part l’œil trop sec d’un côté ou de l’autre, c’est la saleté fluide sur les lentilles (entre l’œil et la lentille, produite par la paupière) dont je viens de parler. Après une expérience de plusieurs années j’ai remarqué que sans doute une sorte de nourriture (mais laquelle ?) contribue à la production de ce fluide. Bien sûr se taper des nourritures grasses ne doit pas être bon et c’est plutôt logique.
Mais ce qui est incontestable c’est qu’on ne peut pas prendre n’importe quelle sorte de médicaments : les additifs tels que le calcium, le potassium, le magnésium ( ?). Coup de chance : une sorte de chlorure de potassium produit du liquide blanc au point d’avoir les paupières presque collées au réveil et une autre sorte, rien du tout. Or le potassium est quelquefois indispensable lorsqu’on prend des diurétiques. Le calcium, c’est la mort de l’œil à lentilles dures. Il faut essayer.
Un autre inconvénient c’est le fait qu’un œil soit plus haut que l’autre (strabisme en vertical = lignes doubles pour lire) mais avec le prisme sur une lentille ça va mieux, bien que la lentille ne puisse pas être indéfiniment plus épaisse en bas.
Quant à la survenance de l’œil trop sec, il me suffit de pleurer, par exemple en relisant mes mémoires !!!
J’aurais tort de me plaindre...
7) Arrachement
Après six mois de re-latéralisation je me sentis assez sûr de moi pour aller voir mon chef de service de l’usine et lui demander une augmentation.
J’avais réussi à entrer dans une activité moins chimique ; on s’occupait d’appareils électriques, sans bien sûr rien connaître à l’électricité.
Mon chef, très surpris qu’on ose lui demander cette chose outrancière me répondit par l’argumentation habituelle, à savoir que la conjoncture étant très mauvaise, on NE POUVAIT m’augmenter, d’autant plus que s’il m’augmentait les autres le sauraient et il serait obligé d’en faire autant pour eux. Comme j’insistais que je ne pouvais pas rester sans ambition toute ma vie, et pour se débarrasser de moi, il me dit qu’il lui fallait des électroniciens. C’était normal, étant donné tous les appareils compliqués qui entraient de plus en plus en service. C’était cependant bien loin des ordinateurs actuels et futurs.
Il ne risquait rien car j’étais obligé de travailler pour vivre au jour le jour et de toutes façons il n’y avait aucune école technique du soir ou du jour.
Par une annonce sans doute j’ai trouvé une école par correspondance pour obtenir un diplôme de sous-ingénieur ou ingénieur électronicien, qui faisait faire quelques circuits et un poste radio, et qui ensuite PLAçAIT (ou aidait à placer, nuance) les élèves en fin de cours. On ne peut savoir le respect que peut avoir un ouvrier ou fils d’ouvrier pour le mot « ingénieur ». C’est pourquoi, m’en sentant indigne j’ai pris le cours de sous-ingénieur. J’aurais évidemment aussi bien réussi le cours d’ingénieur : c’était plus cher et un peu plus long.
Tout était encore basé sur les lampes radio, les transistors ne venant qu’à la fin du cours. J’ai soudé et vissé pour monter mon poste radio. Je n’ai jamais réussi à enlever les « accrochages » totalement, mais il fonctionnait.
Après environ un an je suis retourné voir mon chef de service qui a été très surpris de me voir suivre son conseil. Malheureusement, la conjoncture … il n’y avait pas de place pour un électronicien (il n’a pas dit : par correspondance).
Il ne me restait plus qu’une chose à faire : partir, mais où ? : à Paris ?
Pour un Savoyard, aller travailler à Paris, c’est normal mais pour un habitant de la Lorraine qui reçoit tous les immigrés ce n’est pas habituel du tout. A l’école on nous disait bien que sous nos pieds il y en avait encore pour 50 ans de minerai de fer, mais on ne pensait pas encore à la Mauritanie et à la mondialisation.
Par une annonce aussi j’ai vu qu’on proposait un stage de câbleur avec, à la fin, obtention du fameux CAP dans une usine de la THOMSON-HOUSTON, près de Paris. Ce nom glorieux et anglophone était celui d’une entreprise purement française qui travaillait beaucoup pour l’Etat.
J’ai donc postulé afin d’avoir un emploi et de voir venir les événements. Comme j’ai le sens de la mesure je n’aurais jamais osé parler de mon diplôme de sous-ingénieur par correspondance. Je l’avais eu au fait en allant à Paris deux semaines dans cette école. Le « placement » consistait à donner des tuyaux pour faire son curriculum vitae. Je me revois allant dans un antre de vieux bouquins pour faire reproduire ledit curriculum que je n’ai jamais utilisé.
De retour à Joeuf j’attendais et j’attendais une réponse. J’ai donc téléphoné au Bureau d’Embauchage qui difficilement et avec réticence m’a dit que j’étais accepté comme stagiaire câbleur, et sur cette simple information j’ai démissionné. Ce n’était évidemment pas prudent quand on n’a pas un rond.
Ma mère m’a encouragé en me disant que je ne ferais jamais rien dans cette région. Elle m’a dit qu’ils ne riraient plus aussi souvent, qu’ils ne m’entendraient plus imiter les voix et les chanteurs, mais que c’était la vie. Il est fort probable que j’aurais pu faire une carrière dans ce domaine « artistique » si le lieu, l’ambiance, ma vue déficiente et les possibilités familiales avaient été autres.
La vie d’ouvrier était telle que quand j’ai demandé à avoir un peu d’argent après six ans de paie versée intégralement à mes parents, sauf quelques billets « d’argent de poche », on m’a répondu qu’il ne restait plus grand’chose, ce qui montre combien mon père gagnait peu.
J’ai obtenu de ma mère une faible somme me permettant de me débrouiller pour un mois
.
Je suis donc parti avec les souhaits de ma petite et chère famille vers l’âge de 23 ans et je me suis présenté à cette fameuse société mentionnée. J’ai toujours pensé par la suite qu’ils m’ont dit de venir pour ce stage de formation de câbleur sans beaucoup de conviction et qu’ils ont été surpris que je vienne de si loin pour cette situation minable.
Toujours est-il que je me suis accroché, ayant brûlé tous mes vaisseaux. Je me souviens que l’atelier était à Gennevilliers et donc j’ai décroché une chambre d’hôtel pour quelques nuits. On se servait de mon lit pendant que j’étais au travail, c’était bien sûr un pucier horrible et heureusement l’usine nous a envoyés à Bagneux, au sud de Paris. Parmi mes camarades de stage il y en avait un avec qui j’ai sympathisé plus qu’avec d’autres et grâce à sa mère qui faisait la bonne chez une dame à Paris j’ai pu avoir une chambre dans le 17ème. Je devais y rester 9 ans : 9 m2, WC sur le balcon courant au dehors et desservant plusieurs chambres de bonne. C’était très difficile, même avec de l’argent, ce qui n’était pas le cas, de trouver quoi que ce soit d’autre à cette époque.
Malgré mon peu de fantaisies de dépenses il fallait que j’attende la paie pour pouvoir payer le loyer à la dernière minute. Assez bizarrement, la propriétaire enviait sa bonne parce qu’elle « recevait une paie », comme si cette dernière venait travailler pour le plaisir ! Mystère de la bourgeoisie ! C’était mon premier contact avec le 17 et le 16èmes.
Ce stage de câbleur, pour un soi-disant sous-ingénieur en électronique par correspondance, était pour moi difficile mais je n’avais pas le choix. Ce qui me handicapait le plus c’était bien sûr ma vue ; en effet, comment faire droits des fils rigides et surtout rapidement. Mes compositions étaient à la limite et je m’attendais tout le temps à être éjecté. Heureusement, j’étais le champion dans les réalisations de fils souples : les « peignes » car ce qui comptait c’était la rapidité et la précision et non la présentation. Bon gré mal gré ils m’ont accordé le fameux CAP et j’ai pu m’accrocher dans ce système.
L’année d’après je me suis débrouillé pour me faire transférer dans un service technique comme agent technique n°1, de recherche. Un pas énorme était franchi : aller de l’état stupide à l’état de légère réflexion.
On travaillait surtout pour l’armée en essayant de faire des appareils résistant à des conditions rudes. Je n’ai jamais vu une recherche aboutir : des tas d’argent ont été dépensés, mais on changeait tout le temps d’objet. Dans cette boite sympathique au demeurant ( rien à voir avec de Wendel et la province) je suis resté 6 ans, comme à l’usine métallurgique.
Quand on n’a pas de diplôme il faut changer de place pour « monter ». Une occasion s’est présentée d’aller en Angleterre pour un an, comme agent technique principal (= sous-ingénieur !), pour y étudier les ordinateurs et revenir en France pour effectuer la maintenance de ces monstres.
L’ancêtre de celui sur lequel je tape en ce moment réclamait une pièce entière, avec des milliers de lampes (pas de transistors), un bruit adéquat pour le refroidissement et des trépidations. Pour aller en Angleterre j’aurais fait n’importe quoi (par exemple, payer la chambre pendant mon absence, ce que j’ai fait) mais quand j’ai vu le bébé j’ai tout de suite pensé qu’il fallait que je me délivre de ce contrat d’un an qui devait être suivi de quelques années de maintenance chez le client.
Le séjour en Angleterre m’a plu car j’aime l’inattendu et contrairement à beaucoup de snobs j’adore tout ce qui est anglais : d’abord la langue et les gens ; en effet, rien ne pourra me faire oublier Churchill (moitié Américain) et la conduite des Anglais pendant la guerre. Ce parti pris me prive d’objectivité mais ça ne fait rien. La cuisine anglaise était délicieuse la première semaine car nous sommes allés dans un château pour faire connaissance avec la compagnie ICT (International Computers and Tabulators). Ensuite, nous sommes allés en banlieue lointaine à une soixante de kilomètres de Londres à Hitchin et Stevenage (Hertfordshire).
Le logement était prévu chez une particulière et son père de 99 ans et la bouffe détestable. Je me souviens de mon collègue Vietnamien qui est arrivé chez une femme assez jeune mais encore plus, disons, désintéressée par la cuisine que ma landlady : le premier soir il a trouvé 3 petits pâtés secs. Comme ceux de sa race aiment bien ce qui est savoureux le choc fut très rude. Mais il avait faim, donc il a mangé 2 pâtés. Voyant qu’elle avait offert beaucoup trop, le second jour elle lui mis 2 pâtés : il en pris un mais n’attendit pas le troisième jour pour déguerpir et appeler, et faire venir, sa femme asiatique habituelle.
Pour moi, j’ai apprécié les fish and chips plus que je ne le méritais. Quant au petit déjeuner, obligatoirement avec œufs et bacon, ça va bien au début mais cette routine finit par boucher complètement l’individu.
Lorsqu’il y a plusieurs recettes pour cuire un œuf ou autre chose une vieille Anglaise choisit immanquablement la recette la plus rapide, afin de pouvoir jouer au whist avec ses copines. A l’usine il y avait une cantine : chacun sait qu’une cantine en France ce n’est pas le top. A cette époque, en France, on faisait des concours de frites pour savoir qui en mangerait le plus. Mais une cantine en Angleterre, pour des Français, c’est vraiment indescriptible. L’image qui me revient c’est cet Anglais boutonneux de 35 ans qui se versait une bonne rasade de sauce noire d’un grand broc de presque deux litres !.
Finalement, après deux jours, et presque jusqu’à la fin je me rabattais à « lunch time » sur du saucisson danois et du saumon fumé scandinave qui était peu cher et très bon.
Le travail était simplement de comprendre la structure et le fonctionnement des ordinateurs de l’époque. Nous en avions pour un an. C’est à cette époque que j’ai pu un peu économiser car nous étions payés en France et ils devaient nous entretenir sur place gratuitement.
Nous sommes revenus en week-end trois ou quatre fois en avion à hélice.
Au bout d’un an l’un est allé à Lille, l’autre à Strasbourg et le troisième dans le Midi. J’ai réussi à me réserver Paris, tout à côté de mon domicile, mes 9 m2.
L’énorme machine à lampes, à ventilateur de refroidissement dégageait une chaleur torride et comme elle était située au troisième étage, là où se trouvait la compagnie d’assurance qui la louait, les vibrations et le bruit faisaient tomber les lampes des plafonds des autres étages et provoquaient des protestations de grande envergure.
Quand elle était en panne quel soulagement pour le peuple et moi, le responsable de sa bonne marche j’aurais donné beaucoup pour que le silence dure mais il fallait dépanner : mesurer, remplacer, souder… Les transistors et leur miniaturisation venaient de naître mais n’étaient pas encore sevrés.
Au bout de très peu de temps je me suis mis à réfléchir sur la façon d’échapper à cette galère. Fils du XVIème arrondissement de Paris, je n’aurais certes pas fait ce voyage d’un an dans ces conditions mais aurais profité de l’argent de papa pour réaliser un voyage d’étude. Le contrat, outrancier, que nous avions signé disait qu’en cas de départ nous devions payer tout ce qu’ils nous avaient donné comme salaire pendant un an : inutile de dire que c’était impossible.
Le bruit m’obsédait, les vibrations me fatiguaient terriblement et le sommeil me fuyait jusque tard dans la nuit.
Un travail proche du domicile ne permet pas de faire une coupure : le temps gagné à ne pas faire deux heures de transport comme font les Parisiens en général permet de penser à autre chose et de relativiser. J’ai détesté cette proximité.
Il n’y avait pas quatre chemins pour rompre ce contrat : je devais trouver un spécialiste (psychiatre ou autre) qui me déclarerait inapte au bruit et aux vibrations. Le fait d’avoir des lentilles de kératocône me rendait en fait très sensible aux vibrations et à la chaleur. Je trouvais donc une psy d’âge très avancé qui m’écouta de façon contradictoire mais finit par me donner un certificat d’inaptitude : il suffisait de lui faire croire qu’au point de vue sexuel j’étais super-en-retard ou nul. N’ayant jamais été de sa vie dans des ambiances d’usines elle n’aurait jamais pu imaginer ce qu’est cette situation bruyante et torride.
J’ai donc donné ma démission en produisant ce certificat mais ils ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont voulu que je rembourse. Heureusement pour moi ils avaient été tellement pressés de nous envoyer en Angleterre qu’ils avaient négligé de nous faire passer la visite médicale d’embauche. Ils ne pouvaient donc pas dire que j’étais APTE à ce boulot à l’origine.
Soulagé et libre pour la première fois de ma vie j’ai mis quelque temps à me remettre en question et à décider de ce que je devais faire car j’avais un peu de liquide pour survivre quelques mois.
S’en est suivie une période d’au moins six mois pendant laquelle je me suis dit que je devais m’en sortir grâce aux langues. Comme j’avais un peu d’argent je suis allé dans une école pour adultes à Heidelberg en Allemagne (le Goethe Institut, je crois) afin de récupérer ce que j’avais voulu oublier de la langue allemande et m’améliorer de ce point de vue.
Comme je l’ai dit on ne peut apprendre une langue sans au moins tolérer ceux qui la parlent. Le temps avait passé : j’étais un peu moins rancunier à leur égard.
L’après-midi ou le soir j’étais vaguement serveur dans une cave obscure enfumée. Avec mes yeux trop sensibles parce que pourris et mes lentilles inadaptées j’avais beaucoup de mal à me repérer. De plus, les clients, des jeunes, parlaient une sorte de patois pour décontenancer l’étranger.
Je me souviens que dans ce pays considéré comme très propre (au moins de réputation à l’étranger) on lavait tous les verres, de façon répétitive, dans le même seau rempli de la première eau, sans eau courante. Ceci était valable pour cette cave, bien sûr. C’était l’époque.
J’ai aussi travaillé pendant ces six mois pour l’armée Américaine en bricolant des appareils mais ils ne parlaient qu’américain et à 80% n’utilisaient que les mots « fuck » et « fucking ».
A mon retour presque sans argent et sans beaucoup plus d’allemand, il fallait bientôt retravailler car les réserves étaient minces. Je passe sur une courte période pendant laquelle j’ai payé pour « des cours de conversation courante de russe par des profs agréés russes » dans une sorte de château où j’étais le seul élève et le prof, un étudiant en russe, français, qui en savait moins que moi. Je me suis sauvé illico et il m’a fallu près d’un an pour arriver à me faire rembourser, mais je n’ai pas lâché.
Le bilan n’était pas terrible mais j’avais eu le temps de me changer les idées.
En consultant les petites annonces j’ai trouvé dans la banlieue sud proche un travail de technico-commercial. Il s’agissait de vendre des appareils à l’étranger, un travail d’exportation à un niveau élevé. Ils étaient probablement tous ingénieurs diplômés et je me sentais plus qu’affaibli et complexé dans ma position de sous-ingénieur diplômé par correspondance.
Comme, paraît-il, j’avais un drôle de regard à cause de mes lentilles, qui rappelons-le avaient, en ces temps anciens, pour but de modeler les yeux plutôt que s’y adapter, on me conseilla vivement de mettre une paire de lunettes (donc un genre de perruque) pour avoir l’air commercial. Ca commençait bien.
Ils ont attendu le dernier jour de l’essai de 3 mois pour me virer en déclarant que je n’étais bon qu’à traduire.
Peu après, fort de ma capacité de technico-commercial, j’entrai dans « une belle salle » pleine à raz bord de personnel et de bruit de téléphone où mon rôle consistait surtout à faire prendre patience à des gens qui attendaient en vain un switch ou autre petit composant en provenance d’Amérique. Comme j’étais plutôt de leur avis que c’était un peu long, je ne tardai pas à dégager.
Enfin, j’ai lu une annonce pour aller dans un Cabinet de Brevets, type d’activité que je ne connaissais pas du tout. Comme je ne suis pas le seul dans ce cas, sachez qu’on n’y invente rien, mais que, comme chez un notaire, on s’occupe des questions juridiques d’enregistrement des descriptions, mais aussi et surtout de l’accueil des inventeurs et donc de l’aide à la description de l’invention et des questions techniques qui s’y rattachent. Les langues écrites sont indispensables et sans l’anglais parlé on n’est rien.
J’ai été reçu par un petit vieux ayant deux fils dans le business qui a été intéressé et qui m’a nommé aussi sec « ingénieur » (dit : « maison ») Le fils gros m’acceptait à peu près, mais le maigre, très hypocrite, pensait que le père diminuait ses bénéfices en m’embauchant.
La mère, en tant que « chef » du personnel passait son temps à virer et changer les secrétaires, et en accord avec ses deux fils, voulait pousser pépé dans les orties comme gâteux. Je puis affirmer qu’il ne l’était pas.
Dans ce cabinet de 25 personnes, je traduisais et correspondais avec l’étranger pour la procédure. C’était vraiment ce qu’il me fallait ; il y avait les langues et la technique. J’ai toujours regretté de ne pas avoir commencé plus tôt dans ce domaine. La traduction vers le français, en général depuis l’allemand et surtout l’anglais, a pour but de déposer un texte français à l’Institut des Brevets français. En effet, l’inventeur par convention internationale a un an pour se décider à partir de la date du premier dépôt à déposer à l’étranger en gardant la première date.
Ce petit vieux était pistonné par un officiel de l’Allemagne de l’Est, connu au cours de la guerre : il avait donc l’exclusivité des textes de ce pays. Le but du brevet c’est de combattre les contrefacteurs : il faut donc assister l’inventeur pour faire des procès. Un avocat reçoit les arguments techniques et y ajoute une sauce juridique : manque de mérite inventif, etc. Il faut avoir une certaine connaissance des lois mais ça s’apprend.
Mon petit vieux m’aimait bien mais sous la pression familiale, il me jeta dehors la veille de Noël… et me reprit quelques jours après. Du jamais vu. J’y restai quelques six mois mais me jurai de trouver un job dans cette branche : ça me plaisait.
Pour ne pas risquer de me retrouver dans une trinité père, fils et saint-esprit, je retins trois noms, les plus gros, dans la liste professionnelle du bottin et écrivis trois lettres de candidature. Ils me répondirent tous.
Le premier cabinet comportait un seul individu, plus secrétaires. Visite sans suite de ma part.
Le deuxième était effectivement le deuxième plus grand cabinet de Paris. C’était très structuré avec chef de service et le reste. Ils voulaient probablement un ingénieur diplômé et l’impression générale me déplut.
Le troisième cabinet était le premier pour le volume des affaires ; il était très versé vers l’étranger. J’y fus reçu par un grand vieux dont l’accueil fut inoubliable d’humanité. Il m’offrit à moi, pauvre minable, le double du salaire des précédents et donc j’y courus.
Ils me confièrent tout ce qui concerne la correspondance avec l’étranger (= l’Amérique) sous la direction d’un ancien Allemand, passé en Angleterre très jeune, en 1936 sous l’influence du traitement hitlérien, puis en Australie dans un camp pendant la guerre, au titre d’étranger encombrant, ensuite à Los Angeles pour ses études de chimiste et enfin en France, comme conjoint d’une Française. Je m’entendais très bien avec « Herr Doktor ».
Le fils et associé me dit bien au début ; « Nous allons prendre langue » mais je ne lui parlais presque jamais car je dépendais de l’autre associé. Ce dernier, né je crois à Ajaccio (signification : être couché) était, et probablement est encore, un génie dans les brevets et un travailleur infatigable (hypermétropie et hyperthyroïdie).
Il ne tarda pas à ne plus s’accorder avec ledit fils (entre temps le père, regretté, était mort) et fonda sa propre boite avec le plus vieil associé.
Je restai avec lui ; le reste de mon activité dans cette dernière boite est volumineux et varié mais n’a pas d’importance pour la suite de ce pensum.
Bien entendu, n’étant pas diplômé j’étais le moins payé, parmi mes collègues de même rang.
Quand je partis à la retraite, ayant eu 60 ans le jour de la guerre du Golfe, le patron me dit entre autres choses que j’aurais dû faire plus d’efforts en ce qui concerne les données juridiques. C’est bien une parole de patron. J’avais tellement de travail au début qu’il me fallait dicter en anglais à trois secrétaires et que des vacances de 15 jours consécutifs pendant lesquelles on me remplaçait pour les urgences nécessitaient trois ou quatre mois pour remettre à jour. Qu’aurais-je pu faire en plus ?
Du moins au Cabinet, parce qu’à la maison je traduisais énormément de textes techniques vers l’anglais, car c’est la seule langue de communication admise, au Japon et ailleurs. Même en Italie on écrit en anglais. Je leur avais fait un prix et j’étais payé à la centaine de mots, le tout tapé sur du papier corrigé par un effaceur et ensuite, Dieu merci, sur un ordinateur qui pouvait effacer et transposer les phrases, après enregistrement du texte sur magnétophone.
L’enregistrement du texte qu’on doit taper en tant que traducteur a pour avantage de ne rien oublier car si on tape au fur et à mesure on ne saisit pas la phrase en entier et on oublie quelque chose. D’autre part, le style n’étant pas le même dans toutes les langues (l’ordre des mots) il faut tout embrasser et saisir avant de se décider à traduire. Enfin, la frappe étant un cauchemar, cette étape était moins dure après ce stockage.
Je tapais donc ces textes avec le son du magnétophone dans l’oreille et, faute de place, une sarabande de mômes et d’adultes mobiles et bruyants autour de moi.
Les brevets ne doivent comporter aucune erreur de français et de substance : ce sont des livres, comme chez un éditeur. Nous avions donc des correcteurs. Malgré tout, les erreurs sont inévitables. Il n’y a pas d’assurance pour cela.
Ce travail étant assez fatigant pour un individu de type normal, on se doute que pour un individu gratifié d’un double kératocône, c’était destructeur, mis à part le fait que ce travail me convenait parfaitement. Sans les deux greffes de cornées, six ans avant la retraite, je n’aurais pu continuer à travailler.
Je reste persuadé que Mitterrand n’a pas été élu en 1981 grâce à une victoire écrasante de la gauche, comme on l’a prétendu, mais presque uniquement par de futurs vieux qui ne se sentaient pas capables d’aller jusqu’à 65 ans. Quand on a commencé à 17 ans dans des usines, on comprend parfaitement. L’écart de voix n’était pas grand, en effet (environ 3%) et l’influence des condamnés au travail constant (« forcé ») depuis leur plus jeune âge fut déterminant. Aucun homme politique et politologue n’en a jamais parlé.
Le Herr Doktor en a profité pour miraculeusement s’éclipser puisqu’il avait 10 ans de salariat, en plus d’une vie professionnelle de type libéral assez compliquée conditionnée par le racisme d’Hitler. Bien qu’il fût assez « économe » il m’a quand même payé une fois un café !
Si on peut terminer par de la haute politique, je dirai que le fait qu’en 2002 le premier tour ait été défavorable au Premier ministre et l’a éliminé (pour moins de 1%) n’a évidemment rien à voir avec la théorie de gauche ou de droite : c’est uniquement parce qu’un membre de son parti a fait 10% au premier tour. Certains doivent regretter de ne pas avoir débranché ce dernier pendant son coma.
Bien sûr, tout ceci est faux puisque n’est pas politologue officiel qui veut.
En complétant une dissertation donnée au bac récemment, on peut dire que la politique réclame non seulement des connaissances et de la technique (comme proposé), mais aussi et surtout de la chance. Ce n’est pas Chirac qui me contredira.
J’avais réussi à entrer dans une activité moins chimique ; on s’occupait d’appareils électriques, sans bien sûr rien connaître à l’électricité.
Mon chef, très surpris qu’on ose lui demander cette chose outrancière me répondit par l’argumentation habituelle, à savoir que la conjoncture étant très mauvaise, on NE POUVAIT m’augmenter, d’autant plus que s’il m’augmentait les autres le sauraient et il serait obligé d’en faire autant pour eux. Comme j’insistais que je ne pouvais pas rester sans ambition toute ma vie, et pour se débarrasser de moi, il me dit qu’il lui fallait des électroniciens. C’était normal, étant donné tous les appareils compliqués qui entraient de plus en plus en service. C’était cependant bien loin des ordinateurs actuels et futurs.
Il ne risquait rien car j’étais obligé de travailler pour vivre au jour le jour et de toutes façons il n’y avait aucune école technique du soir ou du jour.
Par une annonce sans doute j’ai trouvé une école par correspondance pour obtenir un diplôme de sous-ingénieur ou ingénieur électronicien, qui faisait faire quelques circuits et un poste radio, et qui ensuite PLAçAIT (ou aidait à placer, nuance) les élèves en fin de cours. On ne peut savoir le respect que peut avoir un ouvrier ou fils d’ouvrier pour le mot « ingénieur ». C’est pourquoi, m’en sentant indigne j’ai pris le cours de sous-ingénieur. J’aurais évidemment aussi bien réussi le cours d’ingénieur : c’était plus cher et un peu plus long.
Tout était encore basé sur les lampes radio, les transistors ne venant qu’à la fin du cours. J’ai soudé et vissé pour monter mon poste radio. Je n’ai jamais réussi à enlever les « accrochages » totalement, mais il fonctionnait.
Après environ un an je suis retourné voir mon chef de service qui a été très surpris de me voir suivre son conseil. Malheureusement, la conjoncture … il n’y avait pas de place pour un électronicien (il n’a pas dit : par correspondance).
Il ne me restait plus qu’une chose à faire : partir, mais où ? : à Paris ?
Pour un Savoyard, aller travailler à Paris, c’est normal mais pour un habitant de la Lorraine qui reçoit tous les immigrés ce n’est pas habituel du tout. A l’école on nous disait bien que sous nos pieds il y en avait encore pour 50 ans de minerai de fer, mais on ne pensait pas encore à la Mauritanie et à la mondialisation.
Par une annonce aussi j’ai vu qu’on proposait un stage de câbleur avec, à la fin, obtention du fameux CAP dans une usine de la THOMSON-HOUSTON, près de Paris. Ce nom glorieux et anglophone était celui d’une entreprise purement française qui travaillait beaucoup pour l’Etat.
J’ai donc postulé afin d’avoir un emploi et de voir venir les événements. Comme j’ai le sens de la mesure je n’aurais jamais osé parler de mon diplôme de sous-ingénieur par correspondance. Je l’avais eu au fait en allant à Paris deux semaines dans cette école. Le « placement » consistait à donner des tuyaux pour faire son curriculum vitae. Je me revois allant dans un antre de vieux bouquins pour faire reproduire ledit curriculum que je n’ai jamais utilisé.
De retour à Joeuf j’attendais et j’attendais une réponse. J’ai donc téléphoné au Bureau d’Embauchage qui difficilement et avec réticence m’a dit que j’étais accepté comme stagiaire câbleur, et sur cette simple information j’ai démissionné. Ce n’était évidemment pas prudent quand on n’a pas un rond.
Ma mère m’a encouragé en me disant que je ne ferais jamais rien dans cette région. Elle m’a dit qu’ils ne riraient plus aussi souvent, qu’ils ne m’entendraient plus imiter les voix et les chanteurs, mais que c’était la vie. Il est fort probable que j’aurais pu faire une carrière dans ce domaine « artistique » si le lieu, l’ambiance, ma vue déficiente et les possibilités familiales avaient été autres.
La vie d’ouvrier était telle que quand j’ai demandé à avoir un peu d’argent après six ans de paie versée intégralement à mes parents, sauf quelques billets « d’argent de poche », on m’a répondu qu’il ne restait plus grand’chose, ce qui montre combien mon père gagnait peu.
J’ai obtenu de ma mère une faible somme me permettant de me débrouiller pour un mois
.
Je suis donc parti avec les souhaits de ma petite et chère famille vers l’âge de 23 ans et je me suis présenté à cette fameuse société mentionnée. J’ai toujours pensé par la suite qu’ils m’ont dit de venir pour ce stage de formation de câbleur sans beaucoup de conviction et qu’ils ont été surpris que je vienne de si loin pour cette situation minable.
Toujours est-il que je me suis accroché, ayant brûlé tous mes vaisseaux. Je me souviens que l’atelier était à Gennevilliers et donc j’ai décroché une chambre d’hôtel pour quelques nuits. On se servait de mon lit pendant que j’étais au travail, c’était bien sûr un pucier horrible et heureusement l’usine nous a envoyés à Bagneux, au sud de Paris. Parmi mes camarades de stage il y en avait un avec qui j’ai sympathisé plus qu’avec d’autres et grâce à sa mère qui faisait la bonne chez une dame à Paris j’ai pu avoir une chambre dans le 17ème. Je devais y rester 9 ans : 9 m2, WC sur le balcon courant au dehors et desservant plusieurs chambres de bonne. C’était très difficile, même avec de l’argent, ce qui n’était pas le cas, de trouver quoi que ce soit d’autre à cette époque.
Malgré mon peu de fantaisies de dépenses il fallait que j’attende la paie pour pouvoir payer le loyer à la dernière minute. Assez bizarrement, la propriétaire enviait sa bonne parce qu’elle « recevait une paie », comme si cette dernière venait travailler pour le plaisir ! Mystère de la bourgeoisie ! C’était mon premier contact avec le 17 et le 16èmes.
Ce stage de câbleur, pour un soi-disant sous-ingénieur en électronique par correspondance, était pour moi difficile mais je n’avais pas le choix. Ce qui me handicapait le plus c’était bien sûr ma vue ; en effet, comment faire droits des fils rigides et surtout rapidement. Mes compositions étaient à la limite et je m’attendais tout le temps à être éjecté. Heureusement, j’étais le champion dans les réalisations de fils souples : les « peignes » car ce qui comptait c’était la rapidité et la précision et non la présentation. Bon gré mal gré ils m’ont accordé le fameux CAP et j’ai pu m’accrocher dans ce système.
L’année d’après je me suis débrouillé pour me faire transférer dans un service technique comme agent technique n°1, de recherche. Un pas énorme était franchi : aller de l’état stupide à l’état de légère réflexion.
On travaillait surtout pour l’armée en essayant de faire des appareils résistant à des conditions rudes. Je n’ai jamais vu une recherche aboutir : des tas d’argent ont été dépensés, mais on changeait tout le temps d’objet. Dans cette boite sympathique au demeurant ( rien à voir avec de Wendel et la province) je suis resté 6 ans, comme à l’usine métallurgique.
Quand on n’a pas de diplôme il faut changer de place pour « monter ». Une occasion s’est présentée d’aller en Angleterre pour un an, comme agent technique principal (= sous-ingénieur !), pour y étudier les ordinateurs et revenir en France pour effectuer la maintenance de ces monstres.
L’ancêtre de celui sur lequel je tape en ce moment réclamait une pièce entière, avec des milliers de lampes (pas de transistors), un bruit adéquat pour le refroidissement et des trépidations. Pour aller en Angleterre j’aurais fait n’importe quoi (par exemple, payer la chambre pendant mon absence, ce que j’ai fait) mais quand j’ai vu le bébé j’ai tout de suite pensé qu’il fallait que je me délivre de ce contrat d’un an qui devait être suivi de quelques années de maintenance chez le client.
Le séjour en Angleterre m’a plu car j’aime l’inattendu et contrairement à beaucoup de snobs j’adore tout ce qui est anglais : d’abord la langue et les gens ; en effet, rien ne pourra me faire oublier Churchill (moitié Américain) et la conduite des Anglais pendant la guerre. Ce parti pris me prive d’objectivité mais ça ne fait rien. La cuisine anglaise était délicieuse la première semaine car nous sommes allés dans un château pour faire connaissance avec la compagnie ICT (International Computers and Tabulators). Ensuite, nous sommes allés en banlieue lointaine à une soixante de kilomètres de Londres à Hitchin et Stevenage (Hertfordshire).
Le logement était prévu chez une particulière et son père de 99 ans et la bouffe détestable. Je me souviens de mon collègue Vietnamien qui est arrivé chez une femme assez jeune mais encore plus, disons, désintéressée par la cuisine que ma landlady : le premier soir il a trouvé 3 petits pâtés secs. Comme ceux de sa race aiment bien ce qui est savoureux le choc fut très rude. Mais il avait faim, donc il a mangé 2 pâtés. Voyant qu’elle avait offert beaucoup trop, le second jour elle lui mis 2 pâtés : il en pris un mais n’attendit pas le troisième jour pour déguerpir et appeler, et faire venir, sa femme asiatique habituelle.
Pour moi, j’ai apprécié les fish and chips plus que je ne le méritais. Quant au petit déjeuner, obligatoirement avec œufs et bacon, ça va bien au début mais cette routine finit par boucher complètement l’individu.
Lorsqu’il y a plusieurs recettes pour cuire un œuf ou autre chose une vieille Anglaise choisit immanquablement la recette la plus rapide, afin de pouvoir jouer au whist avec ses copines. A l’usine il y avait une cantine : chacun sait qu’une cantine en France ce n’est pas le top. A cette époque, en France, on faisait des concours de frites pour savoir qui en mangerait le plus. Mais une cantine en Angleterre, pour des Français, c’est vraiment indescriptible. L’image qui me revient c’est cet Anglais boutonneux de 35 ans qui se versait une bonne rasade de sauce noire d’un grand broc de presque deux litres !.
Finalement, après deux jours, et presque jusqu’à la fin je me rabattais à « lunch time » sur du saucisson danois et du saumon fumé scandinave qui était peu cher et très bon.
Le travail était simplement de comprendre la structure et le fonctionnement des ordinateurs de l’époque. Nous en avions pour un an. C’est à cette époque que j’ai pu un peu économiser car nous étions payés en France et ils devaient nous entretenir sur place gratuitement.
Nous sommes revenus en week-end trois ou quatre fois en avion à hélice.
Au bout d’un an l’un est allé à Lille, l’autre à Strasbourg et le troisième dans le Midi. J’ai réussi à me réserver Paris, tout à côté de mon domicile, mes 9 m2.
L’énorme machine à lampes, à ventilateur de refroidissement dégageait une chaleur torride et comme elle était située au troisième étage, là où se trouvait la compagnie d’assurance qui la louait, les vibrations et le bruit faisaient tomber les lampes des plafonds des autres étages et provoquaient des protestations de grande envergure.
Quand elle était en panne quel soulagement pour le peuple et moi, le responsable de sa bonne marche j’aurais donné beaucoup pour que le silence dure mais il fallait dépanner : mesurer, remplacer, souder… Les transistors et leur miniaturisation venaient de naître mais n’étaient pas encore sevrés.
Au bout de très peu de temps je me suis mis à réfléchir sur la façon d’échapper à cette galère. Fils du XVIème arrondissement de Paris, je n’aurais certes pas fait ce voyage d’un an dans ces conditions mais aurais profité de l’argent de papa pour réaliser un voyage d’étude. Le contrat, outrancier, que nous avions signé disait qu’en cas de départ nous devions payer tout ce qu’ils nous avaient donné comme salaire pendant un an : inutile de dire que c’était impossible.
Le bruit m’obsédait, les vibrations me fatiguaient terriblement et le sommeil me fuyait jusque tard dans la nuit.
Un travail proche du domicile ne permet pas de faire une coupure : le temps gagné à ne pas faire deux heures de transport comme font les Parisiens en général permet de penser à autre chose et de relativiser. J’ai détesté cette proximité.
Il n’y avait pas quatre chemins pour rompre ce contrat : je devais trouver un spécialiste (psychiatre ou autre) qui me déclarerait inapte au bruit et aux vibrations. Le fait d’avoir des lentilles de kératocône me rendait en fait très sensible aux vibrations et à la chaleur. Je trouvais donc une psy d’âge très avancé qui m’écouta de façon contradictoire mais finit par me donner un certificat d’inaptitude : il suffisait de lui faire croire qu’au point de vue sexuel j’étais super-en-retard ou nul. N’ayant jamais été de sa vie dans des ambiances d’usines elle n’aurait jamais pu imaginer ce qu’est cette situation bruyante et torride.
J’ai donc donné ma démission en produisant ce certificat mais ils ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont voulu que je rembourse. Heureusement pour moi ils avaient été tellement pressés de nous envoyer en Angleterre qu’ils avaient négligé de nous faire passer la visite médicale d’embauche. Ils ne pouvaient donc pas dire que j’étais APTE à ce boulot à l’origine.
Soulagé et libre pour la première fois de ma vie j’ai mis quelque temps à me remettre en question et à décider de ce que je devais faire car j’avais un peu de liquide pour survivre quelques mois.
S’en est suivie une période d’au moins six mois pendant laquelle je me suis dit que je devais m’en sortir grâce aux langues. Comme j’avais un peu d’argent je suis allé dans une école pour adultes à Heidelberg en Allemagne (le Goethe Institut, je crois) afin de récupérer ce que j’avais voulu oublier de la langue allemande et m’améliorer de ce point de vue.
Comme je l’ai dit on ne peut apprendre une langue sans au moins tolérer ceux qui la parlent. Le temps avait passé : j’étais un peu moins rancunier à leur égard.
L’après-midi ou le soir j’étais vaguement serveur dans une cave obscure enfumée. Avec mes yeux trop sensibles parce que pourris et mes lentilles inadaptées j’avais beaucoup de mal à me repérer. De plus, les clients, des jeunes, parlaient une sorte de patois pour décontenancer l’étranger.
Je me souviens que dans ce pays considéré comme très propre (au moins de réputation à l’étranger) on lavait tous les verres, de façon répétitive, dans le même seau rempli de la première eau, sans eau courante. Ceci était valable pour cette cave, bien sûr. C’était l’époque.
J’ai aussi travaillé pendant ces six mois pour l’armée Américaine en bricolant des appareils mais ils ne parlaient qu’américain et à 80% n’utilisaient que les mots « fuck » et « fucking ».
A mon retour presque sans argent et sans beaucoup plus d’allemand, il fallait bientôt retravailler car les réserves étaient minces. Je passe sur une courte période pendant laquelle j’ai payé pour « des cours de conversation courante de russe par des profs agréés russes » dans une sorte de château où j’étais le seul élève et le prof, un étudiant en russe, français, qui en savait moins que moi. Je me suis sauvé illico et il m’a fallu près d’un an pour arriver à me faire rembourser, mais je n’ai pas lâché.
Le bilan n’était pas terrible mais j’avais eu le temps de me changer les idées.
En consultant les petites annonces j’ai trouvé dans la banlieue sud proche un travail de technico-commercial. Il s’agissait de vendre des appareils à l’étranger, un travail d’exportation à un niveau élevé. Ils étaient probablement tous ingénieurs diplômés et je me sentais plus qu’affaibli et complexé dans ma position de sous-ingénieur diplômé par correspondance.
Comme, paraît-il, j’avais un drôle de regard à cause de mes lentilles, qui rappelons-le avaient, en ces temps anciens, pour but de modeler les yeux plutôt que s’y adapter, on me conseilla vivement de mettre une paire de lunettes (donc un genre de perruque) pour avoir l’air commercial. Ca commençait bien.
Ils ont attendu le dernier jour de l’essai de 3 mois pour me virer en déclarant que je n’étais bon qu’à traduire.
Peu après, fort de ma capacité de technico-commercial, j’entrai dans « une belle salle » pleine à raz bord de personnel et de bruit de téléphone où mon rôle consistait surtout à faire prendre patience à des gens qui attendaient en vain un switch ou autre petit composant en provenance d’Amérique. Comme j’étais plutôt de leur avis que c’était un peu long, je ne tardai pas à dégager.
Enfin, j’ai lu une annonce pour aller dans un Cabinet de Brevets, type d’activité que je ne connaissais pas du tout. Comme je ne suis pas le seul dans ce cas, sachez qu’on n’y invente rien, mais que, comme chez un notaire, on s’occupe des questions juridiques d’enregistrement des descriptions, mais aussi et surtout de l’accueil des inventeurs et donc de l’aide à la description de l’invention et des questions techniques qui s’y rattachent. Les langues écrites sont indispensables et sans l’anglais parlé on n’est rien.
J’ai été reçu par un petit vieux ayant deux fils dans le business qui a été intéressé et qui m’a nommé aussi sec « ingénieur » (dit : « maison ») Le fils gros m’acceptait à peu près, mais le maigre, très hypocrite, pensait que le père diminuait ses bénéfices en m’embauchant.
La mère, en tant que « chef » du personnel passait son temps à virer et changer les secrétaires, et en accord avec ses deux fils, voulait pousser pépé dans les orties comme gâteux. Je puis affirmer qu’il ne l’était pas.
Dans ce cabinet de 25 personnes, je traduisais et correspondais avec l’étranger pour la procédure. C’était vraiment ce qu’il me fallait ; il y avait les langues et la technique. J’ai toujours regretté de ne pas avoir commencé plus tôt dans ce domaine. La traduction vers le français, en général depuis l’allemand et surtout l’anglais, a pour but de déposer un texte français à l’Institut des Brevets français. En effet, l’inventeur par convention internationale a un an pour se décider à partir de la date du premier dépôt à déposer à l’étranger en gardant la première date.
Ce petit vieux était pistonné par un officiel de l’Allemagne de l’Est, connu au cours de la guerre : il avait donc l’exclusivité des textes de ce pays. Le but du brevet c’est de combattre les contrefacteurs : il faut donc assister l’inventeur pour faire des procès. Un avocat reçoit les arguments techniques et y ajoute une sauce juridique : manque de mérite inventif, etc. Il faut avoir une certaine connaissance des lois mais ça s’apprend.
Mon petit vieux m’aimait bien mais sous la pression familiale, il me jeta dehors la veille de Noël… et me reprit quelques jours après. Du jamais vu. J’y restai quelques six mois mais me jurai de trouver un job dans cette branche : ça me plaisait.
Pour ne pas risquer de me retrouver dans une trinité père, fils et saint-esprit, je retins trois noms, les plus gros, dans la liste professionnelle du bottin et écrivis trois lettres de candidature. Ils me répondirent tous.
Le premier cabinet comportait un seul individu, plus secrétaires. Visite sans suite de ma part.
Le deuxième était effectivement le deuxième plus grand cabinet de Paris. C’était très structuré avec chef de service et le reste. Ils voulaient probablement un ingénieur diplômé et l’impression générale me déplut.
Le troisième cabinet était le premier pour le volume des affaires ; il était très versé vers l’étranger. J’y fus reçu par un grand vieux dont l’accueil fut inoubliable d’humanité. Il m’offrit à moi, pauvre minable, le double du salaire des précédents et donc j’y courus.
Ils me confièrent tout ce qui concerne la correspondance avec l’étranger (= l’Amérique) sous la direction d’un ancien Allemand, passé en Angleterre très jeune, en 1936 sous l’influence du traitement hitlérien, puis en Australie dans un camp pendant la guerre, au titre d’étranger encombrant, ensuite à Los Angeles pour ses études de chimiste et enfin en France, comme conjoint d’une Française. Je m’entendais très bien avec « Herr Doktor ».
Le fils et associé me dit bien au début ; « Nous allons prendre langue » mais je ne lui parlais presque jamais car je dépendais de l’autre associé. Ce dernier, né je crois à Ajaccio (signification : être couché) était, et probablement est encore, un génie dans les brevets et un travailleur infatigable (hypermétropie et hyperthyroïdie).
Il ne tarda pas à ne plus s’accorder avec ledit fils (entre temps le père, regretté, était mort) et fonda sa propre boite avec le plus vieil associé.
Je restai avec lui ; le reste de mon activité dans cette dernière boite est volumineux et varié mais n’a pas d’importance pour la suite de ce pensum.
Bien entendu, n’étant pas diplômé j’étais le moins payé, parmi mes collègues de même rang.
Quand je partis à la retraite, ayant eu 60 ans le jour de la guerre du Golfe, le patron me dit entre autres choses que j’aurais dû faire plus d’efforts en ce qui concerne les données juridiques. C’est bien une parole de patron. J’avais tellement de travail au début qu’il me fallait dicter en anglais à trois secrétaires et que des vacances de 15 jours consécutifs pendant lesquelles on me remplaçait pour les urgences nécessitaient trois ou quatre mois pour remettre à jour. Qu’aurais-je pu faire en plus ?
Du moins au Cabinet, parce qu’à la maison je traduisais énormément de textes techniques vers l’anglais, car c’est la seule langue de communication admise, au Japon et ailleurs. Même en Italie on écrit en anglais. Je leur avais fait un prix et j’étais payé à la centaine de mots, le tout tapé sur du papier corrigé par un effaceur et ensuite, Dieu merci, sur un ordinateur qui pouvait effacer et transposer les phrases, après enregistrement du texte sur magnétophone.
L’enregistrement du texte qu’on doit taper en tant que traducteur a pour avantage de ne rien oublier car si on tape au fur et à mesure on ne saisit pas la phrase en entier et on oublie quelque chose. D’autre part, le style n’étant pas le même dans toutes les langues (l’ordre des mots) il faut tout embrasser et saisir avant de se décider à traduire. Enfin, la frappe étant un cauchemar, cette étape était moins dure après ce stockage.
Je tapais donc ces textes avec le son du magnétophone dans l’oreille et, faute de place, une sarabande de mômes et d’adultes mobiles et bruyants autour de moi.
Les brevets ne doivent comporter aucune erreur de français et de substance : ce sont des livres, comme chez un éditeur. Nous avions donc des correcteurs. Malgré tout, les erreurs sont inévitables. Il n’y a pas d’assurance pour cela.
Ce travail étant assez fatigant pour un individu de type normal, on se doute que pour un individu gratifié d’un double kératocône, c’était destructeur, mis à part le fait que ce travail me convenait parfaitement. Sans les deux greffes de cornées, six ans avant la retraite, je n’aurais pu continuer à travailler.
Je reste persuadé que Mitterrand n’a pas été élu en 1981 grâce à une victoire écrasante de la gauche, comme on l’a prétendu, mais presque uniquement par de futurs vieux qui ne se sentaient pas capables d’aller jusqu’à 65 ans. Quand on a commencé à 17 ans dans des usines, on comprend parfaitement. L’écart de voix n’était pas grand, en effet (environ 3%) et l’influence des condamnés au travail constant (« forcé ») depuis leur plus jeune âge fut déterminant. Aucun homme politique et politologue n’en a jamais parlé.
Le Herr Doktor en a profité pour miraculeusement s’éclipser puisqu’il avait 10 ans de salariat, en plus d’une vie professionnelle de type libéral assez compliquée conditionnée par le racisme d’Hitler. Bien qu’il fût assez « économe » il m’a quand même payé une fois un café !
Si on peut terminer par de la haute politique, je dirai que le fait qu’en 2002 le premier tour ait été défavorable au Premier ministre et l’a éliminé (pour moins de 1%) n’a évidemment rien à voir avec la théorie de gauche ou de droite : c’est uniquement parce qu’un membre de son parti a fait 10% au premier tour. Certains doivent regretter de ne pas avoir débranché ce dernier pendant son coma.
Bien sûr, tout ceci est faux puisque n’est pas politologue officiel qui veut.
En complétant une dissertation donnée au bac récemment, on peut dire que la politique réclame non seulement des connaissances et de la technique (comme proposé), mais aussi et surtout de la chance. Ce n’est pas Chirac qui me contredira.
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